« L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer »,
René Char, Feuillets d’Hypnos, éditions Gallimard, coll. Espoir, 1946
Le livre se présente sous la forme d’un dialogue entre un physicien — Robert Bouzerar — et un philosophe — Thierry Giraud – autour d’une étrange question : mais que nous reste-t-il du temps ? Elle trouve un sens si on la replace dans le cadre, qui est celui du dialogue, de la longue histoire de la physique qui a fortement, du XVIIe au XXIe siècle, ébranlé la notion de temps au point de faire douter de son existence. Ce qu’explicite le sous-titre du livre : « Dialogue sur Newton et Einstein ». L’échange évite une technicité qui aurait pu rebuter des lecteurs non avertis, mais renvoie en annexe quelques analyses techniques, inévitables dans une discipline qui se méfie des propos impressionnistes, que nous laisserons à la sagacité de lecteurs curieux.

Notre existence est liée au temps que nous vivons ; il se donne à nous dans son irrésistibilité ou inéluctabilité — on ne peut l’arrêter — et son irréversibilité — on ne peut inverser son cours ou le remonter, l’enfant deviendra l’adulte qui doit se résigner à ne jamais retrouver ses jeunes années. Le temps s’écoule, quoi qu’on fasse, il fugue. Le temps est orienté du passé vers l’avenir. Nous l’éprouvons dans une durée caractérisée par son élasticité : lente et languissante, quand elle mesure l’attente d’un événement trop désiré ; courant trop vite vers son terme dans les moments heureux que l’on voudrait sans fin ; oppressante quand elle s’attarde et ne s’écoule plus ; irritante quand nous sommes impatients d’atteindre au but. Le changement, l’advenue de quelque chose de neuf, est un autre trait du temps : « On ne se baigne jamais dans les mêmes eaux du fleuve » (Héraclite). Tout bouge, le temps ne se contente pas de passer, il devient. Nous le vivons et sentons dans notre corps qui vieillit et nous voyons que les choses se transforment autour de nous, mais même si nous ressentons dans une durée les effets — affects et changements — du temps, nous ne le percevons pas. Irrésistibilité, irréversibilité, élasticité, changement sont différentes facettes du temps. On peut à bon droit penser que certains de ces aspects du temps sont des altérations de la subjectivité, ainsi en va-t-il de son élasticité, mais son inéluctabilité et son irréversibilité résistent à cette réduction : elles s’imposent à notre esprit avec la dureté de la réalité objective. Une approche réaliste du temps est donc plausible.
Les deux auteurs s’accordent sur un point : quelques physiciens, suffisamment nombreux pour qu’on leur prête attention, soutiennent que la physique, classique et relativiste, peut se passer du temps, au point de parler d’un effacement du temps. La physique classique établit des lois universelles, c’est-à-dire validées partout et toujours, et non pas hic et nunc. Elle adopte un point de vue de nulle part et de nul temps pour décrire le monde, ce qui revient à dire qu’elle se veut la description objective du monde tel qu’il est. Or ce monde ignore le temps tel que nous le connaissons, puisque les lois qui le décrivent sont réversibles : on peut les interpréter dans un sens puis dans un autre, sans que rien ne change. Pour la physique relativiste, le temps n’est plus une forme autonome, mais une dimension rattachée, la quatrième, à un continuum d’espace-temps et le présent est objectivement relatif aux observateurs en mouvement, ce qui implique qu’il n’a plus de simultanéité : ce qui est présent pour un observateur est du passé pour un autre ou encore dans son avenir pour un troisième. La physique relativiste avance comme hautement plausible un temps figé ou gelé dans un « univers-bloc », l’avenir étant déjà là au même titre que le présent et le passé. Le temps ne passe pas, il est.
Étrange situation, car si on est en droit de supposer qu’il n’y a qu’un seul monde, on s’étonnera que le physicien le décrive en écartant le temps avec les propriétés que le commun des mortels lui accorde quand il l’éprouve. Si, d’un côté, on peut défendre l’idée que la réalité humaine fait bien partie de l’ensemble des choses naturelles décrites par la physique, et conclure conséquemment que le temps vécu, irréversible, est une illusion de la conscience, on devrait sous cette dernière supposition pouvoir se débarrasser logiquement de la conscience, en en payant le prix : tout dans l’univers est déterminé, l’avenir ne fait que déployer des potentialités inscrites dans le passé ou, plus fort encore, l’avenir, selon une interprétation de la relativité générale, nous préexiste et agit comme un attracteur sur le passé et le présent. D’un autre côté, si l’on s’obstine à maintenir, indépendamment des résultats de la physique, classique ou relativiste, que le temps coextensif à l’existence humaine a bien une prégnance à travers le sentiment que nous prenons de nous-même, alors il faut se résoudre à défendre un dualisme en soutenant l’idée que la réalité humaine doit être pensée indépendamment de la physique, ou encore prétendre que les sciences physiques sont des constructions abstraites qui proposent des modélisations (des « fictions heuristiques ») de la réalité, certes efficaces, mais de l’efficacité d’un modèle théorique à son appréhension de la réalité, la conséquence n’est pas bonne, en tout cas pas nécessairement bonne. Ce qui est aussi une manière de dire que la physique reste incomplète, qu’elle ne peut décrire la totalité de la réalité, contrairement à ce que postulent les partisans d’un réductionnisme physicaliste. Quelle que soit la solution qui a notre préférence, nous sommes placés devant une alternative qui semble insatisfaisante. Peut-on sinon concilier, au moins rendre compatibles, ce qui reste du temps pour les physiciens et le temps existentiel ?
La question, mais, que reste-t-il du temps ? est donc pertinente et il est bienvenu de demander à un philosophe et à un physicien d’en débattre afin d’envisager quelle solution pourrait se dégager. Notons que ni l’un ni l’autre ne se satisfont de l’idée d’un effacement du temps dans la physique et c’est dans l’espoir d’accorder leurs points de vue qu’ils engagent un dialogue. En aucun cas, il ne s’agira de critiquer la physique — ce qui va de soi pour le physicien et serait une outrecuidance pour le philosophe — mais de montrer, chacun à sa façon et dans son registre de compétences, que la physique accorde une consistance au temps. À chacun son rôle : le physicien expose la place qu’a tenue le temps dans la longue histoire de sa discipline ; le philosophe argumente pour montrer que la physique n’est pas exclusive de l’idée d’une temporalité.
Comme il est bon de s’entendre sur l’objet de la discussion avant de la commencer pour être sûrs de parler de la même chose et d’éviter un dialogue de sourds, ils s’efforcent en tout premier lieu de proposer une définition liminaire du temps, ce qui est déjà une pierre d’achoppement. Pour le physicien, la physique se contente de « définitions opératoires » : un être physique est décrit par les méthodes, répétables, qui permettent de le construire expérimentalement ; il ne préexiste pas tout fait — tenu en réserve dans une essence — aux opérations contrôlées qui le rendront observable et mesurable. Ces opérations sont relatives aux usages, ou emplois, théoriques et expérimentaux, où entre cet « observable » et force est de constater que les usages et emplois de la notion de temps sont multiples et ont varié. On a toujours eu affaire à un temps formalisé qui a pu servir de variable pour paramétrer un mouvement, désigner une succession ou encore indiquer, ce qui est plus, un lien causal, car la « causalité retardée », le principe selon lequel l’effet suit la cause et ne peut la précéder, est une pierre angulaire de la physique et, enfin, être interprété comme temps-dimension dans la formalisation relativiste de la physique. Le philosophe voit dans cette prudence, louable, le signe d’un positivisme, discutable. Car en admettant qu’il existe différents usages du temps, ne faut-il pas chercher lequel d’entre eux est le plus pertinent pour appréhender le temps ? En outre, ces emplois, puisqu’ils sont des usages du temps, partagent nécessairement quelque chose en commun — une idée du temps — qu’il devrait être possible de mettre en évidence, voire de conceptualiser. On peut énumérer ces usages : la chronologie, la datation, la causalité, le paramétrage. Qu’est-ce qui est non seulement commun à toutes ces façons d’aborder le temps, mais qui lui est spécifique ? La réponse ne se fait pas attendre : la succession entre un avant et un après, définition qui a l’avantage, à ses yeux, d’être à la fois physique et psychologique, ce qui exclut qu’il puisse se réduire à un simple paramétrage, puisqu’on a affaire à une réalité objective et non pas à une seule opération de l’esprit.
La succession entre l’antérieur et le postérieur caractérise le temps, puisqu’elle implique, en plus d’un ordre, une orientation, car là où cette dernière fait défaut, on ne peut pas parler de temps (toute série, même ordonnée, n’est pas temporelle, je peux la parcourir dans les deux sens). Pour justifier son propos, T. Giraud fait fond sur la définition qu’a proposée Aristote : « Le temps est le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur » (Physique, IV, 11, 219b1–2), ce qui implique qu’il existe chaque fois que nous distinguons un avant et un après, qu’il soit orienté, continu et qu’il soit connaissable — nombrable —, mais exclut qu’il soit une substance. Lié au mouvement (ou changement, car pour le Stagirite, le mouvement est une espèce du genre changement qui peut être local, qualitatif ou quantitatif) qui caractérise toute réalité physique, il est objectif, mais il doit être nombré, par l’âme, selon Aristote, ce qui introduit une dimension subjective. On peut dire que le mouvement est la condition de la connaissance (épistémique) du temps, mais le temps ne s’identifie pas au mouvement, car le repos n’est pas une suspension du temps, un repos peut durer longtemps. Le temps existe donc indépendamment du mouvement (changement), il est sa condition ontologique, car on ne saurait concevoir un mouvement sans temps.
Complétons. Il en va de même pour le temps vécu, nous classons nos souvenirs selon un avant et un après, nous planifions notre avenir selon ce qui viendra en premier et ce qui suivra ensuite et nous sommes en proie à une crise identitaire quand nos souvenirs se mélangent dans un ordre qui nous échappe (nous ne savons plus qui nous sommes ou en doutons) et déroutés (presque au sens propre) quand nous perdons cet ordonnancement dans l’action à accomplir. La succession est présente objectivement et subjectivement. Est-elle une bonne candidate pour sortir de l’alternative déprimante et pour dépasser une opposition mentalement ruineuse entre deux temps, objectifs et subjectifs, censés rester extérieurs l’un à l’autre ?
Le philosophe semble vouloir pousser son avantage en proposant une expérience privilégiée, celle de l’ennui. Il soutient qu’« être conscient de s’ennuyer indique, par là même, sans erreur, la cause de l’ennui », sans doute celle de la succession pure. Nous sommes comme enfermés en nous-même entre un avant qui n’avance pas et un après qui ne se détache pas. On peut accepter cette description d’une expérience privilégiée de la succession temporelle, à condition d’accorder crédit à une succession vide de tout contenu et en pensant qu’il s’agit d’une succession qui se répète identique à elle-même. Mais, concession importante de la part de T. Giraud, « dans la mesure où cela affecte l’individu, ce non-événement rend la succession impure », de sorte qu’il n’y a pas d’expérience, d’intuition, de la pure succession, tout au plus peut-on s’en faire une idée, grâce à l’ennui. On ne peut saisir du temps qu’un contenu, les choses qui passent, mais non le temps en lui-même. Le physicien a beau jeu d’objecter qu’il ne s’agit là peut-être que d’une « altération de notre sensation du temps », soit une modalité de la subjectivité sans la portée objective que la définition initiale contenait.
Laissons justement la parole au physicien qui nous expose dans des pages solides et éclairantes ce qu’il faut retenir de la place du temps dans l’histoire de la physique. Deux perspectives peuvent être choisies pour rendre l’essentiel de son propos : d’abord, celle de l’invention de l’espace et du temps, car ils ne bénéficient pas d’une évidence naturelle, qui ont dominé la science depuis Newton, puis celle des tribulations du concept de relativité placé dès le départ, comme il nous le révèle, au centre de la physique avant de devenir le point de basculement de son histoire.
Retenons avant de poursuivre que, si le temps et l’espace tels que nous les avons hérités nous semblent des cadres quasi naturels pour penser le monde, cela ne fut pas toujours le cas. Ils apparaissent avec la physique moderne qui n’a pris son envol qu’après avoir rompu autour du dix-septième siècle avec la représentation aristotélicienne du monde, et seulement, même si cela n’était pas apparent au départ, à titre d’hypothèse (point sur lequel R. Bouzerar attire plusieurs fois notre attention), avant d’être supplantés par d’autres hypothèses. Précisons.
Dans une vision aristotélicienne du monde (du cosmos), l’idée d’un espace et d’un temps indépendants des êtres naturels n’existe pas. Dans le monde sublunaire, qui est l’objet de la physique, tout est en mouvement du fait de la matière, mais tout tend à rejoindre son lieu naturel (sa fin). Le repos — état où une chose est à sa place naturelle — est privilégié (il y a un repos absolu) et le mouvement, compris comme une altération qui regroupe différents phénomènes comme le déplacement, la croissance, le dépérissement, est ce dont il faut rendre compte parce qu’il est relatif. Chaque chose a son temps propre, mesuré par son mouvement naturel, puisqu’il lui est lié, conformément à la définition du temps : elle se développe pour atteindre, autant que possible du fait de la matière (sa cause matérielle) qui est source d’indétermination, ce qu’elle est essentiellement, c’est-à-dire sa forme (sa cause formelle) qui est aussi sa fin (sa cause finale). La physique s’occupe des choses en mouvement, car tout mouvement a une cause (un moteur), alors que le repos est cause de lui-même, repose littéralement en lui-même. Ce qui est absolument immobile, par conséquent hors du temps, éternel, relève de la métaphysique (des choses qui viennent après la physique ou qui sont au-delà de la physique), comme « le moteur immobile qui meut tout », car il faut in fine un moteur. Le temps est l’image mobile de l’éternité (Platon, Timée, 37 d — 38a), ce qui revient à lui infliger une déficience d’être.
Une telle physique est qualitative, puisque n’ont d’existence physique que des êtres particuliers, individualisés par la matière, accessibles seulement à la sensibilité. Ce n’est pas qu’on ignore les mathématiques et qu’on néglige leur rigueur formelle, mais leurs raisonnements sont sans matière, et comme toutes les choses existantes sont l’association d’une matière, qui les particularise, et d’une forme qui constitue leur essence (qui les « informe »), le raisonnement mathématique reste abstrait (formel, dirions-nous dans un langage moderne), sans référence à la matière et à la sensibilité. Ne traitant pas des choses sensibles en tant que sensibles, il s’oppose au raisonnement physique qui ne peut être que privilégié. Dans un contexte culturel resté aristotélicien, Copernic pourra proposer un héliocentrisme sans heurter les autorités, puisqu’il est exposé dans le De Revolutionibus Orbium Coelestium (1543) comme un raisonnement mathématique, plus simple sans doute, mais peut-être sans réalité physique. Galilée qui affirmera la réalité physique — ce qui lui sera reproché — de son modèle aura moins de chance.
C’est bien lui, Galilée, qui inaugure la physique moderne telle que nous la connaissons. Prenons l’exemple célèbre de la loi de la chute libre des corps dont il donne une première approximation. Il libère une boule qui roule sur un plan incliné et agite sur son passage, à des distances régulièrement définies, des clochettes. Il mesure les durées écoulées entre les sonnailles. Il peut ensuite mettre en relation la hauteur du plan incliné et les durées des passages entre les tintements pour donner une approximation de la loi de la chute libre : la hauteur de la chute d’un corps est proportionnelle au carré du temps de sa chute. Il prend le temps comme une variable, une durée, qui peut être exprimée en fonction d’une autre variable, une longueur, et en effectuant ainsi un paramétrage entre les deux variables, il définit l’espace et le temps, deux dimensions séparées, tels qu’ils seront repris et affinés par tous les physiciens qui le suivront. Nous n’avons plus affaire à une description qualitative, mais à la mise en évidence d’une relation quantitative ; Galilée substitue aux qualités sensibles, des relations qui n’ont pas la propriété d’être données comme le sont les choses dans l’expérience sensible, mais doivent être construites et pensées, calculées plutôt. Il met en place une expérimentation qui suppose un cadre (l’espace homogène et isotrope couplé à un temps) qui est hors du monde sensible, une idéalisation du monde. Le raisonnement mathématique peut se combiner avec le raisonnement physique, il finira même par le dominer, voire le supplanter et le mot théorie acquiert le sens qu’il a de nos jours : un système de propositions initiales posées par la pensée et dont il faut déduire rigoureusement et nécessairement les conséquences, ou prédictions, qui demandent à être vérifiées expérimentalement. L’espace (le lieu) et le temps ne sont plus des propriétés des choses ; ils sont désormais des cadres de référence servant à paramétrer les mouvements des corps (exit le repos).

Mais c’est Newton, insiste R. Bouzerar qui va donner la forme systématique à la physique. Selon lui, Newton renouvelle l’atomisme antique qui avait fait de l’atome, une réalité indivisible et invisible, l’élément ultime de la nature, car l’hypothèse d’une division à l’infini de la matière ruinerait toute tentative de trouver un fondement sur lequel bâtir une solide connaissance de ce qui est. Newton reprend l’idée d’un élément ultime de la matière qu’il dote d’une masse (quantité de matière), car un être dénué de masse serait sans interaction avec les autres corps et inobservable. Mais alors que l’atomisme antique laisse tomber les atomes dans un vide qu’il conçoit comme un néant, un non-être dépourvu de qualités, Newton choisit de les faire se mouvoir dans une sorte de vide qualifié, pourvu des qualités que déploie la géométrie d’Euclide. La masse physique élémentaire (pesante et inertielle) peut être représentée par un point reliable géométriquement à d’autres points géométriques. L’espace au sens qu’il acquerra dans la mécanique classique remplace le vide, le néant, que des philosophes antiques avait beau jeu de réfuter : comment penser un néant, absence absolue de toute qualité, qui soit. On comprend aussi pourquoi les atomistes anciens furent logiquement contraints de placer à l’origine de l’univers soit une cause sans cause antécédente, autrement dit le hasard, comme on le voit chez Lucrèce (le clinamen) soit une puissance supranaturelle, la nécessité pour Démocrite, toutes solutions qui rendaient inconcevable la géométrisation de l’espace qui suppose de simples relations immanentes et calculables pour décrire ses objets.
Seul un espace géométrisé (Newton parlera d’un espace « mathématique ») prenant la place du vide impensable des atomistes et du lieu (topos) aristotélicien rend concevables, représentables et quantifiables des relations mesurables. C’est dans un univers géométrisé, à distance du monde sensible naturel que la physique va construire ses objets. Le temps est lui aussi désolidarisé des choses qu’il nombre et prend la forme d’une variable, indifférente aux contenus qu’elle se borne à mesurer, à coordonner en relation avec les points de l’espace. D’une manière plus technique (R. Bouzerar), le temps newtonien est une symétrie des lois de la mécanique qui contient l’invariance des durées par la transformation qui préserve la succession causale des événements. C’est sur cette base que Newton construit une physique systématique. R. Bouzerar, précise que cet espace et ce temps restent, malgré tout, des hypothèses, certes efficaces et qui fonctionnent pour expliquer les réalités physiques, mais pas définitives. L’élargissement, rendu nécessaire par la contrainte de l’expérimentation, de la géométrie euclidienne dans une géométrie plus vaste rendra caduque ce qui semblait être un acquis définitif.
Après avoir rappelé les trois principes que Newton place en tête la première théorie de la physique : 1. l’inertie, ou le mouvement libre ; 2. l’accélération, le principe dynamique (F = M. a) par lequel Newton introduit l’idée de force qu’il généralisera à toute la physique (l’attraction universelle) et 3. la loi de la réciprocité de l’action et de la réaction, R. Bouzerar arrête notre attention sur un quatrième, l’équivalence galiléenne de tous les observateurs inertiels, qui introduira la notion de relativité, notion clé, à l’œuvre dès les débuts de la physique moderne.
Si tout commence par des mises en relation, alors il faut supposer une règle et une horloge pour prendre des mesures de distances et de durées. Mais la règle et l’horloge sont relatives aux points de vue adoptés par ceux (les observateurs) qui mesurent des distances et des durées et varient selon ces points de vue. Comme les lois de la physique doivent être les mêmes, quels que soient les points de vue, ou référentiels, il faut établir une équivalence entre eux : le principe d’équivalence galiléenne, ou de covariance des grandeurs (distances et durées) mesurées dans les multiples référentiels. Il y a bien une relativité galiléenne. On ne peut parler du mouvement et du repos que comme des rapports entre des choses : mon sac dans le train mû d’un mouvement uniforme est en repos par rapport à moi, mais en mouvement par rapport à un observateur extérieur. Les deux observations sont différentes, mais équivalentes. Choisir l’une ou l’autre, c’est changer de référentiel. Comme la nature est une et que ses lois doivent être les mêmes pour tous, il faut bien que les mouvements soient équivalents pour être indépendants des observateurs et il doit exister une loi de transformation des unes dans les autres. Si nous voulons un monde sans point de vue sur le monde, on peut espérer trouver la solution en postulant l’existence d’un référentiel absolu, dans lequel il pourrait y avoir un corps en repos absolu.
Comme la mesure d’un mouvement suppose celles d’une distance et d’une durée prises dans un espace et un temps relatifs, apparents, vulgaires, Newton postule un espace et un temps absolus (à savoir qui ne sont reliés à rien d’autre qu’eux-mêmes), pouvant servir de référentiels. Rendant possible l’équivalence de toutes les observations. Espace et temps absolus sont indépendants l’un de l’autre — on se déplace dans l’espace et le temps passe — et indifférents à tout contenu, comme le seraient de purs réceptacles, bien qu’il soit difficile de concevoir un espace qui s’étend vide de matière et un temps qui s’écoule uniformément — des instants successifs égaux — sans qu’aucun événement ne se passe en lui, qui se contente, finalement, de passer. La vitesse de la lumière étant instantanée pour Newton, quelle que soit la distance qui sépare deux observateurs, ils verront en même temps un même phénomène. La simultanéité newtonienne implique un même présent pour tous les observateurs, un présent quasi absolu. Les équations de la physique newtonienne sont invariantes par rapport au temps.
Robert Bouzerar perçoit dans le système newtonien une contradiction entre la thèse de l’absoluité de l’espace et du temps et le maintien de la relativité galiléenne. Si l’idée d’un espace et d’un temps absolus et indépendants semble satisfaire à l’exigence d’universalité — les lois de la physique sont les mêmes pour tous les observateurs —, elle en est seulement une condition suffisante, mais non nécessaire, assure-t-il. On peut même considérer qu’il y a, de la part de Newton, un coup de force, l’introduction dans la physique d’un postulat métaphysique. T. Giraud rappelle que Newton parle de l’espace absolu comme d’un sensorium dei. C’est sous la pression de faits expérimentaux polémiques (l’expression est de Gaston Bachelard et désigne des faits inexplicables dans le cadre de la théorie standard, en l’occurrence la mécanique newtonienne) qu’Einstein proposera de concilier la relativité avec l’universalité des lois physiques tout en renonçant à l’idée d’un espace et d’un temps indépendants et absolus, prouvant ainsi que leur absoluité n’est pas une condition nécessaire. En attendant, Newton et les physiciens qui le suivront n’auront de cesse de vouloir démontrer l’existence de cet espace et de ce temps substantiels séparés et absolus, mais vides.
Arrêtons-nous sur une des caractéristiques essentielles du temps newtonien, et par voie de conséquence des équations dans lesquelles il entre : sa réversibilité, qui contredit l’expérience que nous faisons d’un temps irréversible, partagé entre un avenir incertain et un passé révolu. Une marnière de revenir à la question qui ouvrait ce compte rendu. Une équation physique peut en effet être lue dans les deux sens, d’abord, comme cheminant vers l’avenir, puis comme rebroussant chemin vers le passé. Le temps semble s’annuler si deux événements successifs, A et B, étant donnés, il n’y a aucune différence entre le fait d’aller d’abord de A vers B puis ensuite, par un retournement, de B vers A. Ne reste qu’une variable pouvant se lire dans les deux sens. Nous pouvons prévoir une éclipse — faire une prédiction —, mais nous pouvons aussi en partant du présent à l’aide de calculs astronomiques retrouver des éclipses dans le passé — faire des rétrodictions ou postdictions.
Peut-on vraiment parler d’une annulation du temps, d’une interchangeabilité de l’ordre chronologique ? T. Giraud conteste cette interprétation, pourtant courante. Cette opération de la réversibilité ne peut être, selon lui, qu’une expérience de pensée, car la variable t qui devient par un jeu d’inversion , ne se confond pas avec une succession effective, succession entre l’antérieur et le postérieur qu’il met au fondement de notre appréhension du temps, vécu ou objectif. « Le temps comme succession n’est pas une variable », il a une réalité. La variable t n’est pas réversible, cela n’aurait pas de sens ; ce n’est qu’une « appréhension possible parmi d’autres de la succession », mais pas l’appréhension primordiale. Le temps appréhendé comme succession orienté a une précellence objective sur le temps « retourné », sauf à lui faire subir une opération de pensée qui reste mentale. Les deux opérations sont parallèles, mais de nature différente, il y a, d’un côté, un ordre temporel effectif et, de l’autre, un ordre mental. On peut remonter dans le passé à partir d’un événement présent jusqu’à sa cause (prédire le passé) et puis faire le chemin inverse. Mais cela n’est possible que parce que l’événement a eu lieu. L’ordre causal effectif implique bien, dans une succession temporelle orientée, un avant et un après, qu’on ne peut inverser à sa guise.
Une fois l’argumentation de T. Giraud admise, une question se pose. Pourquoi au moins une bonne partie des physiciens restent-ils attachés à la réversibilité du temps au point d’en faire une marque de la scientificité de la physique ? Il faut sans doute voir dans cette croyance, qui n’est rien moins qu’irrationnelle, un signe vers autre chose, vers le déterminisme qui suppose que le réel — l’Univers — forme un tout achevé, absolument cohérent, totalement déterminé et complet et que si, par voie de conséquence, on pouvait connaître l’entièreté des conditions initiales d’un système — voire de l’univers — il deviendrait possible de prédire avec certitude tous ses états à venir. Si tout l’avenir est inscrit dans les conditions initiales, il n’y a plus de raison de douter de la possibilité de faire des prédictions et des rétrodictions : tout étant écrit d’avance, il n’y a rien de nouveau, nihil novi sub sole, si ce n’est le déploiement d’un programme.
La charge de l’acceptabilité de la réversibilité du temps pèse désormais sur le déterminisme. Il semble y avoir un désaccord sur ce sujet entre les physiciens. L’exemple classique du jeu de billard suffira. Si l’on s’en tient à une seule boule, il est possible de prédire avec certitude son mouvement, c’est-à-dire sa trajectoire, mais le calcul devient beaucoup plus compliqué si l’on prend en considération plusieurs boules et quasiment impossible dès que leur nombre devient important. La somme des informations nécessaires pour prédire la trajectoire d’une seule boule dépasse alors largement les informations que l’on peut tirer de l’observation des conditions initiales. Sa trajectoire est imprévisible, car trop sensible aux conditions initiales. On objectera que la démonstration n’a de sens que pour un esprit fini, limité dans ses capacités de calcul, que l’imprédictibilité reste subjective, ce qui sauve le déterminisme. Mais ce que certains physiciens appellent la sensibilité d’un système évolutif aux conditions initiales (la théorie du chaos) ne permet pas de retenir cette objection. Et, plus encore, W. Heisenberg a démontré l’existence d’une incertitude qui n’est pas attribuable à une ignorance subjective, ni même à une limite due à nos instruments de mesure, mais est une propriété de la nature des choses à l’échelle microcosmique. Selon ce principe d’incertitude, plus justement appelé principe d’indétermination, il est impossible de connaître, lors de l’observation d’une particule, simultanément des grandeurs physiques dites « conjuguées », comme sa position et sa quantité de mouvement, car plus on mesure précisément la position d’une particule, plus son impulsion (vitesse) devient indéterminée. Il en est de même si l’on veut mesurer son impulsion (ou vitesse), car dans ce cas, c’est sa position qui devient indéterminée, et cela est indépendant de la mesure que l’on prend sur le système. Comme la trajectoire d’une particule est représentée comme l’articulation d’une distance et d’une durée, il devient impossible de la prédire ; plus radicalement, on peut affirmer qu’elle n’a pas de trajectoire. Tout au plus peut-on calculer et prédire les probabilités pour qu’un ensemble de particules arrive à tel état ou résultat, mais la particule isolée ne peut être prédite avec certitude. Si l’interprétation probabiliste sauve le monde du désordre où rien ne serait prédictible, où tout pourrait arriver, elle conteste aussi celle d’un déterminisme total à la base de la physique. L’imprévisibilité dans les choses qui se produisent et le temps regagne une place qu’on croyait qu’il avait perdue. Signalons aussi que la thermodynamique, autre branche de la physique, a mis en doute que la réversibilité soit présente dans tous les systèmes physiques, certains étant en déséquilibre. Superposons dans un récipient une couche de sable blanc et une autre de sable noir, puis secouons-le. On ne peut absolument pas prédire où sera, à un moment t, un grain de sable blanc ou noir, mais on peut avec une forte probabilité prédire que la couleur du sable sera désormais grise et qu’on ne retrouvera jamais la situation initiale de séparation. Nous sommes en présence d’un système irréversible. La réversibilité n’est donc pas une propriété de tous les systèmes physiques.
Qu’en est-il du temps, maintenant, dans la physique relativiste qui a supplanté la physique classique au point d’en faire une approximation plus grossière de la réalité ?
Remettons nos pas dans ceux du physicien pour le suivre, mais en sautant certaines étapes plus techniques que nous laissons à la sagacité du lecteur. Tout commence avec l’électromagnétisme qui a mis en évidence que la lumière est une perturbation électromagnétique et se propage comme une onde, réunissant ainsi les phénomènes électriques, magnétiques et optiques. Comme une onde suppose un milieu qu’elle déforme en se propageant, il fallut bien en supposer un pour la lumière et l’on remit au goût du jour l’éther, une matière subtile, qui présente le double avantage de fournir un support matériel aux ondes et d’être un bon candidat pour incarner l’espace absolu de Newton. Peut-on espérer construire une expérimentation attestant l’existence de l’espace absolu ? La physique newtonienne admet, dans le cadre de la relativité galiléenne, la composition des vitesses. Quand dans un train roulant à une vitesse constante nous marchons pour rejoindre les wagons de tête, notre vitesse est égale à celle du train, 100 k/h, à laquelle s’ajoute la nôtre, 5 km/h, soit 105 km/h. Ce qui est compréhensible, puisque les deux mobiles se déplacent sur un arrière-fond neutre qui leur reste extérieur, l’espace absolu. Pour que l’électromagnétisme soit compatible avec la mécanique newtonienne, il devait en être de même pour la lumière, sa vitesse devait se composer avec celle d’un observateur. Dans le but de vérifier l’existence de l’éther (et non pour l’infirmer), une expérience devenue historique, celle que firent Michelson et Morley, mit un terme définitif à cette espérance et rendit le modèle newtonien inadapté. Pour faire simple, l’expérimentation aboutit à ce résultat que, quelle que soit la direction vers laquelle on envoie un rayon lumineux et quelle que soit la vitesse des observateurs, la lumière se propage à une vitesse constante, toujours la même, elle ne se compose pas avec la vitesse de l’observateur et reste la même pour tous les référentiels. Un résultat qui ne peut être intégré dans le système newtonien.
Une conséquence, inattendue, s’impose : la vitesse de la lumière (notée C) n’est pas un phénomène parmi les autres, c’est une « constante » structurelle de notre univers. Comme toute vitesse combine une durée (temps) et une longueur (espace), on doit logiquement conclure que, pour que cette vitesse de la lumière, 300 000 km/s environ, reste constante, c’est l’espace et le temps qui doivent changer pour la conserver. Tout se passe comme si l’univers ajustait le temps et l’espace, les rendant interdépendants, pour que la vitesse de la lumière reste la même pour tous les observateurs. La vitesse de la lumière est plus qu’une vitesse (sinon elle s’additionnerait avec les autres), mais le pivot autour duquel la réalité, le continuum espace-temps, se déforme pour s’adapter. Les longueurs se rétractent et les durées se dilatent pour maintenir la structure de l’univers. Pour citer R. Bouzerar « l’existence d’un espace et d’un temps indépendants comme condition suffisante (et non nécessaire) pour former un cadre absolu auquel on puisse rapporter une représentation objective de la nature, c.-à-d. caractérisée par des lois invariantes (indépendantes des observateurs) » n’est plus de mise. L’espace pas plus que le temps ne peuvent être des référentiels séparés et absolus. Tout observateur est dans le continuum espace-temps et ses observations dépendent de sa vitesse qui a des effets sur l’espace et le temps qu’il perçoit et l’espace-temps ne peut plus être conçu comme un réceptacle indifférent aux objets qu’il contient. Il les modifie comme il est modifié, déformé, par eux.
L’une des premières conséquences de ce changement de paradigme est la disparition de la simultanéité des observations. Dans le cadre de la physique newtonienne, plusieurs observateurs peuvent percevoir au même instant l’interaction entre plusieurs objets, même s’ils sont séparés par une grande distance. Ils observent simultanément les mêmes choses, cela qui revient à dire qu’il y a un même présent (une simultanéité) pour eux, un présent universel. Ne sont prises en compte que les forces d’interaction et le temps n’entre pas dans les équations. Il n’en va plus de même pour des observateurs situés dans le continuum espace-temps : selon leur vitesse, deux observateurs ne mesurent pas la même longueur ou la même durée, ce qui rend caduque la notion d’un maintenant objectivement partagé. Une conclusion qui peut nous sembler étrange, mais que nous pouvons facilement nous représenter. Mesurer une distance entre deux points A et B d’un objet quelconque, revient à poser l’étalon choisi (un mètre par exemple) d’abord au point A, ensuite au point B (ou l’inverse) pour compter les centimètres ou les mètres qui les séparent. Mais si le système formé par les deux points est mu d’un mouvement inertiel à une certaine vitesse, quand on pointe le point B, le point A s’est déjà rapproché de lui, et donc la longueur, dans la direction du mouvement, s’est contractée et plus la vitesse du système augmente, plus la longueur se rétracte. Ce qui est insensible à notre échelle est vérifiable à des échelles cosmiques. Les distances, comme les durées sont affectées, ce qui rend inévitable de penser l’intrication de l’espace et du temps. L’espace et le temps sont intégrés ; aller plus vite dans l’espace, c’est ralentir dans le temps. Deux observateurs, ayant chacun leur temps propre, ne perçoivent donc pas simultanément les mêmes choses et, ce qui plus est, un même événement qui est dans le présent de l’un peut être dans le passé ou l’avenir d’un autre. Chaque observateur a un temps propre, une propriété absolue, qui se déroule sur une ligne d’univers qui représente son histoire dans l’espace-temps. Il n’y a plus un temps unique, global, à l’instar du temps universel de la physique classique. Le temps n’est pas un flux qui s’écoule de la même manière pour tout le monde ; il est local ou personnel. Comme les lignes d’univers ont une réalité objective, une histoire, il faut admettre que l’univers est séparable et qu’il n’y a plus d’observateur privilégié.
La ligne d’univers d’un observateur, qui est inscrite objectivement dans la trame du continuum quadridimensionnel de l’espace-temps, peut être décrite géométriquement. Dans un univers séparable, elle se distingue des autres par un intervalle d’univers, une réalité physique absolue, qui peut être de trois genres : de temps, de lumière ou d’espace. Dans un intervalle du genre temps, un événement peut agir sur un autre dans son avenir, avoir un effet causal, ou avoir été influencé, causé, par un événement passé ; l’intervalle du genre lumière délimite la région de l’univers qui contient tout ce qu’un événement ou un observateur attaché à l’événement peut percevoir, autrement dit l’histoire de l’événement ; l’intervalle du genre espace désigne la région extérieure, totalement inaccessible à l’observateur ou l’événement. L’ensemble a été représenté sous forme d’un « double cône de lumière » dans lequel chaque observateur est comme enfermé, puisqu’il détermine ce qu’il peut percevoir, par voie de conséquence, tout ce qui peut l’influencer et tout ce qu’il peut influencer. Ce cône délimite trois régions : l’avenir et le passé de l’événement, son présent et son extérieur. La causalité reçoit, dans cette conceptualisation physique et géométrique, un fondement objectif ; elle est inscrite dans la trame de l’espace-temps, car le lien entre deux événements dans une ligne d’univers est tel que l’un engendre ou a été engendré par l’autre dans l’intervalle du genre temps. La causalité reçoit un statut objectif, elle n’est plus un présupposé admis, comme chez Newton, avec sa commodité pour seule justification, ni une croyance empiriquement validée par l’habitude comme le prétendit Hume (c’est parce que nous avons toujours vu que les mêmes causes précèdent les mêmes effets que nous croyons au lien causal, mais celui-ci n’est pas rationnellement fondé et reste une croyance), elle n’a plus enfin la forme d’une loi liant extérieurement deux faits séparés. La causalité nécessairement retardée — l’effet vient après la cause, sinon il faudrait admettre une vitesse supérieure à celle de la lumière pour transmettre l’information de la cause vers l’effet et une inversion du temps, puisque l’effet précédant alors la cause prendrait sa place — est liée au temps intriqué à l’espace dans le continuum espace-temps. Nous renvoyons à l’annexe 4 du livre qui expose avec la rigueur technique qui convient ce point délicat, mais central. Reste la question de l’équivalence des observateurs ou de la covariance des grandeurs observées, pour que les lois de la physique soient les mêmes pour tous les observateurs. H. Minkowski va en 1907 reformuler la relativité restreinte dans des termes géométriques, non euclidiens, de telle manière que les covariances soient calculables grâce à des lois de transformation (de Lorentz), confirmant ainsi que la géométrie est la forme fondamentale dans laquelle la physique théorique et expérimentale exprime l’idéalisation des objets qu’elle construit. Elle est son langage, comme l’avait prédit Galilée, avec la nuance qu’il faut apporter, que ce langage prend la forme d’un calcul de plus en plus abstrait, autoréférentiel et éloigné de notre imagination : nous ne pouvons plus nous représenter ses objets dans notre monde usuel. On peut les calculer, vérifier expérimentalement leurs prédictions, mais notre imagination échoue à se les représenter.
La relativité restreinte ne concernant que les observateurs inertiels, Einstein va généraliser son principe à tous les observateurs, qu’ils soient inertes ou accélérés. La relativité devenue générale inclura, selon le principe d’« équivalence forte », le mouvement gravitationnel et les mouvements accélérés, ces derniers étant restés mystérieux pour Newton, puisqu’ils manifestaient des forces sans interrelation entre des corps, à tel point qu’il les concevait comme virtuelles, alors qu’elles ont des effets physiques bien réels comme nous nous en rendons compte quand nous nous sentons poussés en arrière si la voiture qui nous transporte accélère brutalement. Renvoyons de nouveau à l’annexe qui explique, schémas à l’appui, que cette intégration des mouvements gravitationnels et accélérés conduira Einstein à proposer un espace-temps courbe, avec pour conséquence que sa courbure modifie les objets qu’il contient. La gravitation elle-même est un effet, géométrique, de cette courbure et non plus une force. La géométrisation de la physique peut prendre une nouvelle ampleur. Dès 1919 Eddington vérifiera la courbure de l’espace-temps en observant et mesurant l’une de ses conséquences prédictibles, à savoir que la trajectoire de la lumière doit être déviée quand elle passe près d’un objet massif, en l’occurrence le soleil, qui accentue la courbure de l’espace. À partir de cette date, la relativité générale n’a plus été considérée comme une conception spéculative.
À s’en tenir aux conséquences de la relativité einsteinienne, il semble que le temps n’ait plus de place dans la réalité physique. D’abord, il est privé de son existence autonome, il est une dimension de l’espace-temps, la quatrième. Ensuite, du fait du caractère séparable de l’univers, il perd sa globalité et son unité : chaque événement, ou chaque observateur lié lui, a son temps propre, dépendant de sa vitesse, qui définit son histoire, une suite causalement liée d’événements. Les événements ne peuvent plus être référencés à un temps unique, absolu, s’écoulant extérieurement, indifférent aux événements. Le temps tel que nous l’entendions naïvement avant d’exposer cette étonnante thèse n’a plus de sens, si toutefois cette dernière est plus qu’une spéculation théorique et reçoit une confirmation expérimentale. Qu’en pensent notre philosophe et notre physicien qui, nous le savons, sont réticents à admettre une conclusion qui ne leur semble pas sans appel ?
Tout dépend de l’interprétation que l’on veut bien donner au continuum espace-temps. Si on insiste sur l’idée que celui-ci est plus que la juxtaposition de trois dimensions spatiales et d’une dimension temporelle restant inchangées et que leur fusion implique leur transformation dans une nouvelle entité, l’espace-temps quadridimensionnel fait désormais office de référentiel absolu. Contre cette interprétation, T. Giraud soutient que l’espace-temps n’implique pas que le temps soit considéré comme une dimension au même titre que les trois dimensions spatiales, ce qui lui permet de dire que l’idée d’un temps, au sens où il l’a défini, à savoir comme la succession d’un avant et d’un après, persiste dans la physique relativiste. S’il cite H. Minkowski : « L’espace en soi et le temps en soi sont condamnés à s’évanouir en de simples ombres, et seule une union des deux conservera une réalité indépendante », c’est pour nous faire entendre que l’allusion à la persistance du temps et de l’espace en soi sous la forme d’ombres, vaut aveu par l’auteur du maintien de l’existence du temps qui conserve sa spécificité et un caractère propre. Certes, la disparition de la simultanéité est concomitante de celle du temps unique et global de Newton au profit d’un éclatement du temps et de l’univers, puisque ce dernier est structuré par l’espace-temps. Cependant, un événement qui se déplace le long de sa ligne d’univers dans le continuum d’espace-temps se distingue des autres par un intervalle d’univers. L’intervalle du genre temps suppose une durée relative, mais qui, bien qu’elle soit variable selon la vitesse de l’observateur, s’écoule selon une succession. Le temps continue bien de passer selon un antérieur et un postérieur. La durée est variable, l’ordre ne l’est pas. Nous nous permettons d’ajouter que comme l’intervalle du genre-temps définit aussi le lien causal (la cause ne peut précéder son effet à moins qu’elle ne se propage plus vite que la vitesse de lumière, ce qui est impossible), il faut supposer une antériorité et une postériorité. Il y a bien un ordre structurel, entre un antérieur et un postérieur, qui caractérise le temps. Le temps garde bien sa spécificité. Sans cet ordre, qui manifeste un lien causal, on peut penser que l’univers serait un chaos.
Les choses se compliquent si on fixe son attention sur l’autre conséquence de la relativité, l’absence de simultanéité. Puisque le temps propre est une réalité physique, et qu’il n’y a plus un temps global universel, un même événement, qui est dans le futur de la ligne d’univers d’un observateur, peut être, relativité oblige, dans le passé ou le présent d’un autre observateur, et par voie de conséquence, on ne peut plus soutenir une différence ontologique entre les trois instances du temps : le même événement peut être à la fois passé, présent et futur, son futur est donc déterminé et il n’y a plus de devenir, d’écoulement, de passage du temps. Ainsi devrions-nous accepter un espace-temps figé, comme gelé dans un « univers-bloc », ce qui rend plausible une interprétation déterministe de la physique relativiste, d’autant plus que ses lois sont réversibles. Mais selon T. Giraud, si on le comprend bien, on peut contrer cette interprétation d’un univers-bloc figé, car si on mesure la ligne d’univers d’un événement, son histoire, et si on considère le point le plus éloigné dans son futur (peut-être déterminé), on peut penser que tout ce qui précède ce point est son passé, un passé qui ne peut être que « fluide », si l’on veut que son futur se produise ou se soit produit. Que vaut cet argument en face de l’interprétation déterministe, « éternaliste » préfèrent dire les partisans de l’univers-bloc, de la relativité ? Accordons que si l’on se situe du point de vue du futur de la ligne d’univers d’un événement (et de l’observateur qui lui est lié), c’est-à-dire de son histoire, tout ce qui le précède figure son passé et que ce passé peut être conçu comme fluide, en mouvement ou ayant été en mouvement (sinon le futur ne pourrait pas advenir), ce qui peut conduire à accorder au temps encore une signification. Si nous reprenons la figuration géométrique de la ligne d’univers sous la forme du double cône de lumière, on peut aller dans le sens de cet argument : un observateur situé à la jonction des sommets des deux cônes (son présent) peut recevoir des signaux lumineux de son passé, mais ne peut avoir une influence causale sur lui, alors qu’il peut recevoir des informations de son futur absolu, mais peut l’influencer. Il y a donc bien une différence entre l’avenir et le passé d’un observateur et pour lui seulement. S’il n’y a plus de devenir global, les « devenirs » subsistent.
Bien qu’ils conduisent à la même conclusion — le temps conserve une signification —, les arguments du physicien sont différents. Des trois arguments qu’il propose, nous ne retiendrons que le dernier. La physique relativiste est interprétée, avec de bonnes raisons, comme une généralisation de la physique newtonienne qui n’en est qu’une approximation. Or nous savons que la physique classique, quoi qu’en aient pensé certains physiciens (nous renvoyons aux conclusions tirées plus haut), ne peut effacer le temps, on est donc logiquement en droit de penser que la physique relativiste conserve quelque chose du temps. L’univers-bloc n’est sans doute qu’une hypothèse, une « fiction heuristique » ose R. Bouzerar, ce qui ne revient pas à dire qu’elle est fictive. C’est le propre de la démarche scientifique d’avancer des hypothèses, de construire des modèles heuristiques (des paradigmes) de plus en plus inclusifs, allant dans le sens d’une unification de plus en plus poussée des connaissances. Newton, après Galilée, a unifié le ciel et la terre, la physique et l’astronomie, le XIXe siècle a réuni l’électricité, le magnétisme et la lumière (l’électromagnétisme et l’optique), la science contemporaine est en quête du grand modèle unificateur, mais elle en est encore loin, malgré les tentatives : la physique relativiste et la mécanique quantique restent encore inconciliables, en attente d’une théorie quantique de la gravitation ; la thermodynamique qui étudie les systèmes en déséquilibre, avec une brisure de la symétrie temporelle, se distingue de la physique des systèmes intégrables qui admettent la réversibilité du temps et si nous poussons les choses encore plus loin, la biologie, malgré des tentatives, reste encore rétive à sa réduction physicaliste. N’oublions pas que la thermodynamique se fonde sur l’irréversibilité du temps (les systèmes isolés se dissipent) et que la biologie inclut l’évolution, ce qui laisse encore ouverte la question de la nature du temps. Pourra-t-on atteindre un modèle heuristique intégral décrivant la réalité, toute la réalité, telle qu’elle est en soi, sans reste ? ou doit-on se résigner après Kant à le présenter comme un idéal de la raison, peut-être inaccessible, puisqu’il est de moteur à science ?
Et peu importe si la réponse à la deuxième question est positive. La physique relativiste n’a pas de sens dans notre monde quotidien. Certains, physiciens, qui ont fait leur la devise, shut up and calculate, semblent résignés à ne pouvoir donner une interprétation sensible et ayant un sens pour le grand public, dont ils n’ont aucune raison de s’exclure, au sujet de la réalité en soi des objets résultants de leurs recherches. Elles sont le résultat de calculs dont on peut vérifier expérimentalement les prédictions, mais les calculs sont « aveugles » et n’ont de sens qu’à l’intérieur de leur système de référence. Jamais les mots de René Char, « L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer », n’ont sonné si justes. Nos vitesses propres sont suffisamment éloignées de la vitesse limite de la lumière pour que les effets relativistes, la non-simultanéité des événements, la contraction des longueurs et la dilatation des durées n’aient pas de conséquences sensibles pour nous et soient négligeables. Cela ne revient pas à refuser a priori toute réalité hors de nous à ces phénomènes relativistes construits théoriquement et expérimentalement par la communauté des scientifiques. Lorsqu’il s’est agi de mettre au point les premiers GPS, on s’aperçut qu’ils ne fonctionneraient pas correctement tant qu’on n’aurait pas pris en compte et intégré les effets relativistes de la vitesse et de la gravitation sur les horloges transportées dans les satellites. Le temps des horloges dans les satellites n’est pas le même que celui des horloges sur la Terre, elles se désynchronisent. Ce qui prouve que les effets relativistes sont effectifs et peuvent avoir des conséquences pratiques pour et sur nous. Il en va de même pour les autres domaines de la physique. Nous pouvons espérer que la maîtrise de la superposition quantique rendra plus performants nos ordinateurs, qu’une meilleure connaissance de l’intrication quantique améliorera nos systèmes de communication. Mais ce sont des résultats techniques qui, pris en eux-mêmes, séparés de leur contexte théorique, se trouvent dans nos espace et temps usuels et c’est à ce niveau qu’il faut les considérer dans l’écheveau des relations interhumaines où sont prises nos décisions. Se demander, par exemple, si l’emploi régulier du GPS n’altère pas notre sens de l’espace en nous rendant semblables à ces aveugles qu’on voyait guidés par un enfant pour trouver leur chemin. « Enfant » du latin in, un privatif, et fari, « parler », infans, « celui qui ne parle pas ». La voix impérieuse que nous suivons docilement nous épargne l’expérience d’une orientation, mais n’a rien à voir avec une communication linguistique, une interlocution avec nos contemporains proches. Nos décisions se prennent dans un temps irrépressible et inéluctable ; on ne peut attendre indéfiniment, atermoyer, ou s’engager dans la précipitation, tout juste peut-on temporiser, ce qui est encore faire avec le temps. Les choses changent autour de nous et nous avec elles et il nous faut prendre en charge ces changements, parfois les accepter, comme le vieillissement. Le temps dans lequel nos actions sont prises est irréversible, ce que nous déciderons et ferons aura des conséquences, voulues ou imprévues, inscrites durablement dans la durée et ne se laisseront pas facilement effacées, ni oubliées. Songeons à l’origine anthropique du dérèglement climatique et de ses conséquences. C’est dans cette temporalité que s’inscrit notre responsabilité, qui nous impose d’assumer les conséquences de nos actes, de « faire avec », et de tenir nos promesses (ce qui est déjà un défi au temps). Cela est vrai pour tous les humains, physiciens ou non, pour la communauté humaine. C’est à notre échelle humaine, bien éloignée de l’échelle cosmique qui est objectivement celle des phénomènes relativistes que nous agissons. Et si pour agir nous devons nous mettre d’accord, il faut bien qu’il y ait une simultanéité dans nos échanges. On peut toujours nous rétorquer que ce temps du monde dans lequel nous vivons n’a pas de réalité à l’échelle cosmique. Et alors ? Que nous importe, puisque nous ne vivons pas et ne vivrons jamais à l’échelle cosmique et notre monde est pour nous la seule réalité qui nous importe vraiment.
Ajoutons un autre argument, bien qu’il ne soit pas du même ordre. Nous créditons le monde dans lequel nous vivons d’un temps irréversible, et c’est même cette croyance qui nous garantit que nous avons bien affaire à un monde réel. La vue d’un film à l’envers suscite immédiatement la suspension de notre croyance au monde qui nous est représenté, nous le posons immédiatement comme irréel, hors du monde, du monde « vrai », qui est le nôtre. Cette croyance n’est pas une illusion subjective, car elle est communément, universellement partagée, elle est à la base de notre certitude de vivre dans un monde commun dans lequel nous pouvons délibérer et agir. Nous pouvons penser que le physicien partage cette croyance dès qu’il agit avec ses contemporains. Voilà ce qui nous reste, après la physique, du temps et ce n’est pas peu.
