« Les savoirs scientifiques, vérité, liberté », Bernard NEMITZ
Pourquoi cette table ronde ?
Sa motivation se trouve bien sûr dans les événements survenus depuis quelque temps aux É.-U. et ailleurs, attaquant la science et fragilisant la recherche scientifique, événements qui ont interpellé et interpellent toujours violemment la communauté scientifique.
Ils ont donné lieu cette année à de nombreuses publications tant il apparait qu’ils semblent marquer l’avènement d’une nouvelle ère d’affrontement entre science et obscurantismes, de « grande pagaille » voire l’émergence d’un « moment orwellien » pour reprendre les titres de deux ouvrages parus récemment.
Pour situer les enjeux, je laisserai Francis Foreaux aborder l’approche philosophique de l’esprit scientifique et l’impact des événements cités ci-dessus sur les sciences humaines.
Je me limiterai pour ma part à préciser le contexte dans lequel évoluent les chercheurs qui œuvrent dans le champ des sciences naturelles et médicales.
Rappelons d’abord comment s’élabore le savoir scientifique
Le savoir scientifique est élaboré à l’aide d’une méthode aujourd’hui bien établie dont on fait généralement remonter les origines à Galilée, méthode qui commence par l’alternance observations – hypothèses, les deux termes étant indissociables dans la démarche scientifique qui comprend également obligatoirement une troisième phase : la vérification expérimentale c’est-à-dire la réalisation d’observations planifiées à partir d’idées théoriques, méthode dont on admet généralement que Claude Bernard l’a, le premier, systématisée dans le domaine médical.
Donc, quel que soit le domaine de recherche, la méthode scientifique comporte 3 étapes. 1re étape : Observer, analyser avec l’obligation de rester le plus objectif possible, de bannir à ce stade toute idée préconçue.
2e étape : À partir de ce que l’on a observé, imaginer et formuler des hypothèses pouvant constituer la base d’une théorie. Ilpeut y avoir dans cette étape une place pour la réflexion par analogie, voire pour ce que l’on appelle l’intuition, mais in fine toutes les hypothèses doivent avoir un caractère logique et être testables.
3e étape : Démontrer, prouver et c’est la place de la démonstration expérimentale : il s’agit alors d’une mise à l’épreuve des hypothèses par des expériences qui doivent, et c’est essentiel, être reproductibles par d’autres.
Enfin, toute découverte ainsi établie doit bénéficier d’une validation collective pour être considérée comme entrant dans le champ du savoir scientifique, ce qui implique qu’elle fasse l’objet d’une large diffusion.
Pour illustrer comment la mise en œuvre de cette trilogie « observation, hypothèses, vérification expérimentale » peut établir un savoir scientifique, je vous propose trois vignettes relatives à l’histoire de la médecine :
- 1re vignette : La mise en évidence au 18e siècle du rôle de la carence en vitamine C dans l’apparition du scorbut :
1 – La phase d’observation : le scorbut est une affection connue de longue date puisque dès le 13e siècle des descriptions probables de la maladie se trouvent dans les textes des chroniqueurs des croisades. D’ailleurs, pour le médecin légiste et paléoanthropologue, Philippe CHARLIER, Saint-Louis ne serait pas mort de la peste, comme il est couramment admis, mais du scorbut. Toutefois, c’est avec le développement, aux 17e et 18e siècles, de progrès technologiques qui permettent de construire des navires capables d’effectuer des voyages de plusieurs mois, que la maladie, considérée dès lors comme maladie des marins, est observée à une grande échelle et que plusieurs médecins relèvent que le ravitaillement en fruits et légumes frais, effectué aux escales, en fait baisser l’incidence.
2 – La phase des hypothèses : sur la base de cette observation, en 1747, à bord du « Salisbury », un médecin écossais, James LIND, fait l’hypothèse que l’apport d’oranges et de citrons frais peut suffire à empêcher et à enrayer le développement de la maladie.
3 – La phase de vérification : LIND réalise alors ce que l’on peut considérer comme le premier essai clinique au sens contemporain. Il divise les malades en trois groupes : ceux qui prennent des fruits frais, ceux qui prennent du cidre et ceux qui prennent d’autres remèdes : le premier groupe s’améliore rapidement, suivi par le second, alors que le troisième ne s’améliore pas. La démonstration est donc faite de l’efficacité des fruits frais, ce que LIND publiera en 1754 dans son « Traité du scorbut ».
- 2e vignette : la découverte des mesures d’asepsie permettant d’éviter l’apparition de la fièvre puerpérale par Ignace SEMMELWEIS au XIXe siècle
1 – La phase d’observation : SEMMELWEIS, Hongrois d’origine, après des études de médecine effectuées à Vienne et l’obtention d’une licence d’obstétrique est nommé en 1844 assistant dans le service du Pr KLEIN. À l’époque la fièvre puerpérale sévissait dans toutes les maternités, mais, le service de KLEIN étant divisé en deux salles, on observait que la mortalité était de 99/1000 dans une salle et seulement de 33/1000 dans l’autre. Les raisons évoquées pour expliquer cette différence et la fréquence de la maladie étaient nombreuses : incluant la peur des parturientes : les visites plus fréquentes du prêtre dans la salle où la mortalité était la plus élevée leur faisaient peur et c’est cette peur qui les faisait mourir ! SEMMELWEIS fut le premier à relever que dans la salle à plus faible taux de décès les accouchements étaient effectués par des sages-femmes qui se lavaient les mains et dans l’autre par des étudiants qui ne le faisaient pas et pratiquaient par ailleurs des autopsies à mains nues.
2 – La phase d’hypothèse : SEMMELWEIS fit l’hypothèse que les étudiants apportaient les germes qui provoquaient la maladie, hypothèse qui fut confortée quand il constata qu’un anatomopathologiste, mort après s’être piqué pendant une autopsie, présentait des lésions identiques à celles des victimes de la fièvre puerpérale.
3 – La phase de vérification : SEMMELWEIS demanda aux étudiants de se laver les mains avec du chlorure de calcium avant de procéder aux accouchements et la mortalité tomba à 10/1000 !
Malheureusement, le patron du service, vexé que l’on puisse soupçonner ses étudiants de malpropreté, refusa de suivre SEMMELWEIS dans ses préconisations et celui-ci découragé, rentra en Hongrie où il mourut misérablement dans un hôpital psychiatrique.
Par la suite, tous les soignants apprendront dès leurs premiers stages hospitaliers l’obligation de se laver soigneusement les mains avant d’effectuer tout geste sur un patient ce qui sauvera des millions de vies humaines !
- 3e et dernière vignette : La découverte au XXe siècle de la cause du crétinisme goitreux (Les « Crétins des Alpes », injure particulièrement prisée par le capitaine Haddock, l’ami de Tintin)
1 – La phase d’observation : Au XIXe siècle, près de 20 000 crétins peuplaient les Alpes et intriguaient les touristes.
2 – La phase des hypothèses : Là aussi, les raisons évoquées pour expliquer cette affection furent nombreuses. Il y eut la thèse du climat (des masses d’air humide stagneraient au fond des vallées et influenceraient le développement humain), la thèse raciale (le crétinisme serait une forme de dégénérescence de la « race » alpine), la thèse de la consanguinité, la thèse du manque d’hygiène, la thèse de la mauvaise qualité de l’eau… Enfin au début du XXe siècle des médecins firent l’hypothèse que, les terres alpines étant éloignées de la mer, le crétinisme pourrait provenir d’un dérèglement de la thyroïde causé par un manque d’iode. Toutefois, dans un premier temps, cette hypothèse fut remise en cause après que des médecins ont tenté de soigner des malades en leur administrant de l’iode, mais en trop grande quantité ce qui leur provoquait de violents maux de ventre, jusqu’au moment où Otto BAYARD, un médecin installé à ZERMATT, imagina de procéder à une adjonction d’iodure de potassium au sel de cuisine.
3 – La phase de vérification : BAYARD expérimenta cette pratique et le crétinisme disparut.
Voici donc trois démonstrations d’un incontestable enrichissement du savoir scientifique par une application rigoureuse de la méthode observation, hypothèses, vérification.
Quelles sont les bases de la vérité scientifique ? Est-elle absolue ou a-t-elle des limites ? Si oui, lesquelles ?
Nous venons de voir que relève de la vérité scientifique une proposition construite par un raisonnement rigoureux, vérifiée par l’expérience et réutilisable par d’autres chercheurs qui pourront à partir d’elle énoncer d’autres propositions.
Toutefois, tout savoir scientifique ne restera une vérité que jusqu’à ce que de nouveaux travaux le rendent, en tout ou partie, caduc.
Un consensus scientifique n’est jamais universel : une vérité scientifique a besoin, pour rester une vérité, de contradicteurs qui la confrontent régulièrement à de nouvelles épreuves. Pour l’auteur de la « La Logique de la découverte scientifique », Karl POPPER, promoteur du principe de falsifiabilité, tout savoir scientifique doit pouvoir être réfuté.
Bien sûr, la confrontation doit être, elle-même, menée dans le strict respect du protocole de la recherche scientifique.
Elle peut in fine renforcer la vérité, l’infléchir à la marge ou entrainer sa remise en cause complète, créant ainsi ce que l’on appelle un changement de paradigme.
Notons que comme le souligne Étienne KLEIN dans son ouvrage « Allons-nous liquider la science ? », cette notion de falsifiabilité va contre le scientisme, doctrine selon laquelle tous les problèmes auxquels l’humanité est confrontée pourraient être résolus par la science, sans justifier pour autant le relativisme, doctrine selon laquelle toute connaissance scientifique dépendant de plusieurs facteurs aucune ne peut être affirmée comme vraie.
Toutefois, il est bien clair que la validité du savoir scientifique dépend étroitement de la validité de l’expertise de son émetteur sur le sujet traité : un géographe n’a pas l’expertise d’un médecin et un médecin n’a pas l’expertise d’un climatologue.
Par ailleurs, il faut évidemment souligner aujourd’hui l’importance pour le développement des savoirs scientifiques de l’avènement de l’ère du numérique qui permet la constitution de bases de données toujours plus riches avec un accroissement des données évalué à 30 % par an et la mise à la disposition des chercheurs d’outils permettant d’en analyser toujours plus rapidement de très grandes quantités. Cette richesse permet de mieux déceler les biais méthodologiques et donc d’accroitre la sécurité des résultats des recherches confortant ainsi leur vérité.
De même, il convient de souligner l’importance des échanges(colloques, séminaires, publications…) et de la collaboration pluridisciplinaire qui offrent aux chercheurs la possibilité de bénéficier de la confrontation de points de vue élaborés à partir d’approches différentes comme l’illustre parfaitement l’Institut Faire Faces créé par notre collègue Bernard DEVAUCHELLE qui associe dans son équipe médecins, biologistes, philosophes, historiens.
Quant aux affirmations, théories, croyances qui ne résistent pas à l’épreuve de la méthode scientifique, elles ne peuvent prétendre appartenir aux savoirs scientifiques et certains chercheurs, dits « zététistes », leur font une chasse particulièrement utile pour éduquer à la recherche d’une connaissance fiable.
Or il reste sur ce point beaucoup à faire : selon un sondage IPSOS de 2022, 50 % des Français expriment une grande méfiance quant à la parole des scientifiques, doutant de leur indépendance à l’égard des pouvoirs politiques et économiques et un sondage IFOP de 2O23 indique que 16 % des Français de 18 à 24 ans croient que la terre est plate, 19 % que les pyramides ont été construites par des extraterrestres et 20 % que l’homme n’est jamais allé sur la lune !
On a ainsi observé ces dernières années un développement du dénialisme qui consiste à nier un consensus scientifique appuyé sur des éléments de preuves, phénomène qui prospère particulièrement en périodes de crise telles que les épidémies (VIH, Covid), soit par militantisme soit dans un but bassement mercantile. Mais il faut reconnaitre que cette dérive a été favorisée par certaines controverses voire certaines querelles publiques entre scientifiques lors de l’épidémie de coronavirus.
Quelles sont les qualités attendues d’un chercheur scientifique ?
Très logiquement, on attend d’un chercheur scientifique qu’il soit en mesure de mettre en œuvre correctement les trois volets de la méthode que l’on vient de décrire.
Comme l’a écrit dans son excellent « Dictionnaire amoureux de la science », Claude Allègre, qui, malgré quelques fâcheuses dérives climatosceptiques à la fin de sa vie, a été un vrai scientifique : « pour exercer le métier de chercheur, il faut deux conditions : avoir des idées et être capable de les développer ; la première demande de l’imagination, la seconde des capacités techniques ».
Pour conserver le maximum de chances de produire un savoir scientifique de qualité, le chercheur doit donc se montrer non seulement curieux (« Avant d’être un auteur, un chercheur est d’abord un lecteur », a écrit Guillaume CABANAC, chercheur à l’Institut de recherche en informatique de Toulouse), mais aussi ouvert, nuancé, tolérant. Il doit être également humble et bien sûr honnête.
Comme l’indique l’article L 211-2 du Code de la recherche : « Les travaux de recherche… respectent les exigences de l’intégrité scientifique visant à garantir leur caractère honnête et scientifiquement rigoureux et à consolider le lien de confiance avec la société. L’intégrité scientifique contribue à garantir l’impartialité des recherches et leur résultat. »
Reste le mystère de ce qu’on appelle la créativité définie comme l’aptitude à produire des idées nouvelles, originales et adaptées à leur contexte qui fait elle-même, selon Todd LUBART, ancien directeur du laboratoire de psychologie appliquée de l’université Paris Descartes, l’objet de recherchesscientifiques depuis 1850, même si le terme n’était apparu que dans les années 1940 aux É.-U. (auparavant, on parlait d’imagination). Ainsi, les neurosciences tentent depuis une vingtaine d’années avec l’aide de l’imagerie cérébrale de percer le mystère des pensées lumineuses, distinguant la « Big C », créativité qui a des chances de rester dans l’histoire, de la « Little C » qui relève du quotidien du chercheur. La recherche porte aussi sur ce qui caractérise les conditions propices à la manifestation de cette créativité telles que le bénéfice d’un environnement qui incite à l’innovation, le bénéfice d’un temps suffisant pour la développer, le bénéfice d’un brassage d’idées multidisciplinaire, etc.
Toutefois, si la créativité est une qualité importante des chercheurs, il faut se méfier des dérives lorsqu’elle tend à devenir une injonction dans les laboratoires, tant publics que privés, avec une demande insistante de trouver et de publier (trop) rapidement des innovations pour justifier les budgets alloués.
Comment apprécie-t-on la qualité scientifique des chercheurs et donc du savoir qu’ils produisent ?
Cela se fait essentiellement à partir de l’évaluation de la qualité de leurs publications effectuées par des pairs : membres des comités de lecture des revues scientifiques et des comités scientifiques des grands organismes de recherche qui réalisent cette évaluation sur plusieurs critères : qualité de la source de l’information, méthodologie appliquée par les chercheurs, etc.
Si elle est indispensable à la reconnaissance de la qualité scientifique des travaux ; il faut toutefois reconnaitre que cette évaluation par des pairs n’est pas à l’abri du risque de biais qui peuvent être dus à du « copinage », à une filiation, voire à des liens d’intérêt entre évaluateurs et évalués.
Par ailleurs, certains chercheurs peuvent sciemment publier des travaux imparfaits. Ce risque nait notamment, ce qui n’est pas une excuse, du fait que la carrière des chercheurs (recrutements, renouvellements de nomination, promotions, accès à des postes convoités) dépend d’une évaluation non seulement qualitative, mais aussi quantitative de leurs publications et du nombre de citations de leurs publications dans les publications d’autres chercheurs, cette dernière modalité d’évaluation pouvant donner lieu elle-même à des dérives telles que des citations decomplaisance entre membres d’une même école ou d’une même équipe avec une éventuelle clause plus ou moins implicite de réciprocité.
Ce risque de triche ou simplement de publication trop rapide de travaux imparfaits est d’autant plus élevé que la contrainte de la publication à tout prix est très forte : « publish or perish » dit-on depuis longtemps dans les universités américaines… et qu’il y a dans cette évaluation quantitative des publications un enjeu tant pour les établissements (voire le classement des universités dit de Shanghai) que pour les équipes (attribution de points SIGAPS pour les publications médicales selon un dispositif mis au point par le ministère de la Santé pour promouvoir la recherche en santé en attribuant des points aux chercheurs en fonction de leur production scientifique).
Au total, cette évaluation systématique de tous les articles de recherche a fait dire à Philippe HUNEMAN, chercheur à l’Institut des sciences et des techniques du CNRS, peut-être de façon un peu excessive, que l’article scientifique « n’est plus une unité de connaissance, mais est devenu une unité d’évaluation »
Au cours du XXe siècle, avec l’internationalisation de la recherche scientifique, les moyens de publication se sont multipliés de façon considérable avec un doublement du nombre des revues en 20 ans auquel s’ajoute le développement de presses industrielles, de « paper mills » (moulins à papier) particulièrement en Chine, en Inde et Iran qui proposent aux chercheurs d’acheter des patchworks d’articles voire leur inclusion comme cosignataires dans des articles déjà tout faits et à l’élaboration desquels ils n’ont en aucune façon contribué. Bien évidemment, on comprendra que le développement explosif des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle (IA) suscite aujourd’hui de nouvelles inquiétudes et rend impérative une vigilance accrue.
La communauté scientifique est pleinement consciente de tous ces risques de dérives et de diffusion de connaissances erronées, ce qui la conduisent à mettre régulièrement au point des moyens de limiter les mauvaises publications (comportant plagiat, citations erronées ou biais méthodologiques,). À noter que pour ce faire l’IA, et c’est son aspect positif, met au service de leur dépistage des outils de plus en plus performants. Ainsi Guillaume CABANAC, déjà cité, a mis au point un logiciel qui a permis de mettre enévidence plus de 3000 fraudes ayant donné lieu à des rétractations, ce qui représente 3 articles pour 10 000 articles publiés, avec quelques grands scandales découverts tels qu’un prétendu lien entre l’autisme et les vaccins ou la falsification de résultats des essais thérapeutiques de l’institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille dans la lutte contre le coronavirus.
De quelles libertés le savoir scientifique a-t-il besoin pour se développer ? Qu’est-ce qui lui porte ou peut lui porter atteinte ?
L’objectif de vérité scientifique suppose que la recherche soit à l’abri des pressions de tous ordres et les chercheurs doivent notamment disposer d’une autonomie absolue vis-à-vis des pouvoirs politiques, économiques, religieux.
Les libertés nécessaires sont bien identifiées dans ce qu’on appelle les libertés académiques qui comportent selon l’UNESCO (1997) :
- La liberté d’enseignement et de discussion en dehors de toute contrainte doctrinale
- La liberté d’effectuer des recherches et d’en diffuser et publier les résultats
- Le droit des enseignants d’exprimer librement leur opinion sur l’établissement ou le système au sein duquel ils travaillent
- Le droit de ne pas être soumis à la censure institutionnelle
- Le droit de participer librement aux activités d’organisations professionnelles ou d’organisations académiques représentatives
Elles répondent en France aux attendus de l’article L952-2 du Code de l’éducation : « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité »
Or la situation dans ce domaine est aujourd’hui très inquiétante. En effet le rapport 2026 sur l’indice de liberté académique publié le 17 mars dernier par l’université Friedrich-Alexander d’Erlangen – Nuremberg a montré qu’en 10 ans celle-ci a baissé dans 50 pays, avec au premier plan les É.-U. de Donald Trump qui fournissent un catalogue quasi complet des agressions récentes contre la science et la recherche scientifique, comme Gérald BRONNER en a fait la liste, dès l’ouverture de son livre « À l’assaut du réel » :
- promulgation de listes de mots interdits
- pressions sur des chercheurs et responsables d’institutions scientifiques et/ou organismes de recherche (mise à genoux financière de la National Oceanic and Atmospheric Administration),
- intimidation de chercheurs menacés de licenciement, de la perte de subventions ou d’une atteinte à leur réputation,
- limogeage de responsables telle Katherine Calvin qui dirigeait à la NASA les travaux sur le changement climatique,
- destructions de données statistiques et épidémiologiques : effacement sur les sites d’agences fédérales de 2000 ensembles de données relatives au climat, à des questions sociales ou même à des résultats d’essais cliniques,
- remises en cause répétées de connaissances scientifiques sur le climat, les vaccins, l’autisme… (annulation par le Pentagone de toutes les études sur la question climatique, nomination de Robert Francis Kennedy Jr, complotiste et antivaccin, au poste de secrétaire d’État à la santé et aux services sociaux)
L’ampleur de cette remise en cause massive de la liberté d’expression et de la recherche est tel qu’elle a suscité la naissance du mouvement international Stand Up for Science.
De son côté, dans un rapport établi à la demande de France Universités, organisme qui regroupe toutes les universités françaises, publié en octobre 2025, Stéphanie BALME, directrice du centre international de Sciences Po, montre que les « dérives illibérales visant la science, sous l’influence des régimes autoritaires et des mouvements populistes contemporains » est un phénomène largement répandu aujourd’hui.
Passons en revue quelques libertés nécessaires.
1re liberté – la liberté de chercher, de choisir des sujets de recherche, de mener et de valoriser des recherches.
On souligne volontiers dans ce domaine l’importance de la curiosité, de l’imagination, voire de la transgression.
Quelles sont les limites à cette liberté ?
Certaines limites sont fondées parce que les comités d’éthique considèrent que les recherches visées sont non éthiques, voire non respectueuses des lois (lois sur la recherche clinique, loi Jardé), ou parce que les recherches visées apparaissent dangereuses telles les manipulations génétiques, les recherches sur les virus augmentés ou la fabrication de bactéries miroirs.
Dans le passage de la science fondamentale à la science appliquée, on peut concevoir des limites à la liberté d’utilisation des savoirs scientifiques par la technologie après appréciation de la dangerosité de l’application envisagée (Ex. : usage de technoneurologies…)
Au total, soulignons l’importance d’avoir une réflexion éthique dans tous les domaines de la recherche scientifique et l’utilité d’un regard de spécialistes des sciences humaines (philosophes, psychologues, sociologues) dans la recherche en sciences expérimentales.
D’autres limites sont infondées, car reposant seulement sur des dogmes liés à des croyances ou sur des superstitions : Exemple : l’interdiction de la dissection anatomique au Moyen Âge.
Certaines limites enfin sont ressenties comme excessives, car reposant sur une réglementation considérée comme trop restrictive ou sur une application perverse de la réglementation : ainsi, un manifeste pour alléger les procédures administratives entourant la recherche sur les échantillons biologiques humains a recueilli récemment près de 600 signatures.
Le respect de la liberté de chercher implique par ailleurs que les moyens financiers nécessaires à la recherche soient disponibles pour les chercheurs: besoin éprouvé de tout temps (intérêt de la création des académies scientifiques, de la protection et du mécénat par les tenants du pouvoir, rois, empereurs…)
On doit souligner l’importance de la commande publique, notamment des appels à projets des opérateurs d’État (Ministères, CNRS, INSERM, Agences), mais qui peut avoir un effet négatif par la limitation de la recherche dite fondamentale au profit de la recherche appliquée.
Sur ce plan, la restriction des moyens financiers peut créer une véritable censure budgétaire (Exemple : la suppression par Kennedy Jr du financement par le National Institutes of Health [NIH] des recherches pour améliorer l’accès aux vaccins)
2e liberté – la liberté d’expression
Cette liberté, si bien défendue par Mark TWAIN à la fin du XIXe siècle à propos de la liberté de la presse, est une composante essentielle des libertés académiques et c’est elle qui fait aujourd’hui l’objet des attaques les plus virulentes.
Là encore avec TRUMP et son administration on atteint dans ce domaine des sommets comme l’écrit Gérald BRONNER : « l’interdiction de l’emploi de termes jugés idéologiques dans le monde de la recherche universitaire (climat, handicap, inégalité…) consiste à refaçonner la réalité en soumettant la pratique scientifique au joug idéologique. »
« En supprimant des mots, ils pensent qu’ils suppriment les choses que ces mots nomment » dit Barbara CASSIN dans son essai « La guerre des mots. Trump, Poutine et l’Europe. ».
3e liberté – la liberté de communiquer, de publier les résultats des travaux scientifiques à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté universitaire est aussi une liberté essentielle au développement de la recherche scientifique sans sous-estimer pour autant l’importance de la vigilance nécessaire face aux risques liés à la diffusion des savoirs : espionnage, piratage, contrefaçons, plagiats.
Or cette liberté est aujourd’hui menacée par le mercantilisme de certaines revues scientifiques qui imposent depuis quelques années aux chercheurs et à leurs organismes de rattachement un coût de publication en forte augmentation comme le soulignait l’été dernier dans un article du Monde, Alain SCHUHL, directeur général délégué du CNRS, considérant que ces frais mettaient l’organisme au bord du gouffre avec une dépense annuelle qui était déjà de 3 millions d’euros en 2020 et est passée à 5 millions en 2025 !
Ce que l’on ne sait pas toujours c’est que plusieurs revues et notamment les plus prestigieuses font payer aux auteurs des articles des frais de publication dont le montant, en augmentation régulière, fait grincer des dents ce qui a conduit des groupes de chercheurs notamment en mathématiques à boycotter les éditeurs les plus chers, y compris en démissionnant en bloc de leurs comités éditoriaux et à proposer préférentiellement leurs publications à des revues qui pratiquent un accès dénué de frais pour les auteurs.
Je conclurai en reprenant de façon synthétique quelques pistes susceptibles de protéger une recherche scientifique de qualité :
- protéger et développer les « observatoires » et autres organismes de collectes de données (protéger les « thermomètres »),
- conserver une exigence de rigueur dans l’évaluation de la qualité de l’observation, de l’expérimentation, de la publication des travaux scientifiques et soutenir les organismes chargés de cette évaluation tout en restant vigilants sur le maintien de leur neutralité idéologique et de leur intégrité,
- veiller à la rétractation rapide des publications défectueuses,
- favoriser les décloisonnements et les brassages entre disciplines, écoles, cultures,
- ne pas laisser idéologies et croyances polluer la démarche des chercheurs ; lutter sans relâche contre le conspirationnisme et le dénialisme
- maintenir un bon niveau de soutien matériel et financier aux différentes étapes (recherche, publications, enseignement) de la construction du savoir scientifique
- encourager le développement et l’entretien de la curiosité et de l’esprit critique dès le plus jeune âge et à toutes les étapes de la vie
- inciter les gouvernants à améliorer leur connaissance du monde scientifique
- et bien sûr défendre toujours et partout la liberté académique !
QUELQUES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
ALLÈGRE Claude, Petit dictionnaire amoureux de la science, Plon/Fayard, 2013, 735 p.
ATLAN Monique et DROIT Roger-Paul, La grande pagaille – Le vrai, le faux et notre indifférence, Éditions de l’Observatoire, 2026, 216 p.
BEN ARI Tamara, BERNE Olivier, PEREZ TISSERANT Emmanuelle, Le moment orwellien – La science face aux nouveaux obscurantismes, Seuil, 2026, 236 p.
BRECHIGNAC Catherine, L’odyssée de LUCA – Face au naufrage de la raison Éditions du Cerf, 2026, 191 p.
BRONNER Gérald, A l’assaut du réel, PUF, 2025, 435 p.
CASSIN Barbara La guerre des mots – Trump, Poutine et l’Europe, Flammarion, 2025, 176 p.
KLEIN Étienne, Allons-nous liquider la science ? Galilée et les Indiens, Collection Champs Sciences, Flammarion, 2013, 123 p
KLEIN Etienne, Le goût du vrai et la force du faux, Collection Tracts, Gallimard, n° 17, 2025, 60 p
ROVERE Maxime, Dire la vérité, Collection Champs Essais, Flammarion, 2026, 143 p
SCIENCE, LIBERTÉ֤ ET VÉRITÉ (ET PARTICULIÈREMENT DES SCIENCES SOCIALES), Francis Foreaux
Depuis une décennie, toutes les sciences, mais peut-être plus particulièrement les sciences humaines, font l’objet de violentes critiques qui vont du déni de leur scientificité à l’accusation d’être, sciemment ou inconsciemment, au service de visées subversives.
Il suffit de rappeler les propos qu’a tenus Manuel Valls après les attentats de novembre 2015 : « j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications sociologiques ou culturelles » ; il a persisté quelques mois plus tard : « expliquer c’est déjà vouloir excuser ». Ce qui revient à insinuer que les sciences sociales peuvent se faire les complices objectifs de ceux qui menacent la sécurité publique.
Si le propos s’en était pris à un contenu de savoir sociologique particulier, pour le critiquer en lui objectant des faits et des raisons, il n’y aurait rien à redire, tout savoir pouvant être discuté, ce qui le différencie d’un dogme. Ce qui choque, c’est qu’il vise une science sociale, la sociologie, en tant que discipline et qu’il délégitime le travail scientifique qu’elle entend incarner. À travers cette accusation sont mises en cause sa prétention à la vérité et son indépendance (synonyme de liberté). Et, cela, du haut d’une instance étatique supposée la garantir et la protéger.
Contre cette attaque, il faut rappeler et illustrer le lien qui unit indissociablement les savoirs scientifiques, la liberté et la vérité.
Je commencerai par prendre l’exemple des sciences de la nature qui se sont constituées et développées, à partir du XVIIe siècle, précisément par l’affirmation de ce triple lien. J’expliquerai ensuite, que les sciences sociales, plus tardives, bien qu’elles visent comme toutes les sciences qui les ont précédées l’établissement de la vérité, ont plus de difficulté à instituer et faire admettre ce lien, avec la conséquence qu’elles prêtent plus facilement le flanc à des contestations. Enfin, dans une dernière partie, je défendrai, en l’illustrant, l’idée que les sciences sociales ne sont pas démunies pour défendre leur légitimité à établir la vérité.
I. LES SCIENCES DE LA NATURE
Elles ont pour objet la réalité extérieure (la Nature, le Monde), abstraction faire des actions humaines, ce qui rend possible et facilite une séparation entre le sujet connaissant et l’objet de la connaissance, séparation qui est un préalable pour toute connaissance objective. Mais cette séparation, même dans le cas des sciences de la nature, ne va pas de soi, n’est pas donnée ; elle a été conquise avant d’être instituée.
Prenons l’exemple emblématique du conflit qui, au début du XVIIe siècle, opposa les tenants de la conception géocentrique à ceux de la conception héliocentrique du monde pour illustrer cette conquête. L’objet du différend était-il seulement théorique ou y avait-il autre chose ? Les réceptions différentes des œuvres de Copernic et de Galilée prouvent que le différend n’était pas seulement théorique, mais, comme nous le dirions de nos jours, aussi et surtout idéologique.
En reprenant et en défendant l’hypothèse héliocentrique de Copernic (exposée dans le Des Révolutions des orbes célestes publié en 1543), tout en insistant contrairement à son prédécesseur sur sa réalité physique, Galilée ébranle (dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, de 1632) la conception dominante, issue de l’aristotélisme, d’un monde conçu comme une totalité bien ordonnée, finalisée et hiérarchisée (on y distingue le monde supralunaire, parfait, incorruptible, du monde sublunaire, imparfait et corruptible ; le premier pouvant être mathématisé, alors que le second, objet de la physique, au sens grec du terme, reste le monde de l’« à peu près », car la présence de la matière introduit de l’indétermination).
Bien ordonné, ce monde était un tout harmonieux, fini, dans lequel chaque chose était à sa place, avait son « lieu » naturel. Finalisé, il présupposait l’existence d’un créateur intelligent, ce qui explique l’adhésion théologique de l’Église ; hiérarchisé, il justifiait les ordres sociaux et politiques qui trouvaient leur fondement dans l’ordre naturel des choses (voulu et consacré par Dieu). On a ici l’exemple typique d’une collusion et d’une intrication entre le savoir, le religieux et le politique.
Aussi, affirmer avec Galilée que la Terre est un astre quelconque, errant dans un univers infini, peuplé d’une myriade d’autres astres, sans centre privilégié (il admet un système du monde centré sur le soleil, mais ce dernier n’est pas présenté comme le centre absolu), met en question cette vision multiséculaire du monde et de la société. On comprend dès lors pourquoi il dut affronter une résistance religieuse et des pressions politiques qui le conduisirent à son procès et à sa condamnation de 1633. L’histoire peut se résumer à une l’irruption d’une rupture, entre une vision anthropocentrée et une vision décentrée du monde. Pascal ne s’y est pas trompé qui comprit qu’un monde venait de s’effondrer et que celui qui allait le remplacer ne nous dirait plus rien : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » (Pensées, éd. Brunschvicg, frag. 206), il n’avait plus de sens. Il en tira aussi, dans ces Trois Discours sur la Condition des Grands (Brunschvicg, pages 231-238), la conséquence politique inéluctable. Aussi loin que l’on remonte dans la généalogie des Grands de ce monde, on tombe toujours sur une usurpation, un acte de violence. Il n’y a aucune justification naturelle ou rationnelle à leur domination. L’accent marxiste de cette proposition doit, cependant, être immédiatement nuancé, car Pascal prit soin de distinguer ceux qu’il appelle les demi-habiles, des habiles. Les premiers croient pouvoir tirer comme conséquence que l’ordre social est arbitraire et qu’il peut être renversé ; les seconds, savent que, puisque les hommes sont pécheurs, il vaut mieux pour eux qu’ils soient soumis à un ordre, même sans fondement rationnel : « ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste », Pensées, Brunschvicg, fragment 298.
Il est admis que la physique, au sens actuel du terme, naît au XVIIe siècle, à partir de Galilée (« le père de la physique moderne et, en fait, de toute la science naturelle », selon Eistein), par une série d’actes théoriques de mise à distance ou de décentrement du monde tel qu’il se donne à nous, ce qui inclut la réalité sociale, pour se constituer en une discipline autonome, éloignée des besoins immédiats. Cette discipline, caractérisée par l’usage d’une méthode formalisée (notamment d’un langage spécifique, différent du langage ordinaire, à savoir la mathématique), devient progressivement le ciment d’une communauté indépendante de scientifiques qui va s’institutionnaliser, sous la forme de sociétés savantes, et finira, grâce à elles, par s’imposer. Parmi celles-ci, on peut citer la Royal society, en 1660, à Londres, l’Académie des sciences, en 1666, en France. Il ne faut pas oublier le rôle des revues scientifiques : citons le Journal des sçavans à Paris et à Londres le Philosophical Transactions of the Royal Society.
J’ai choisi de donner comme exemple de ce décentrement la découverte de la loi de la chute libre des corps par Galilée. Il faut mettre de côté la légende d’un Galilée observant la chute de deux corps de masse différente du haut de la tour de Pise, pour conclure qu’ils tombent à la même vitesse. Cette expérience, j’insiste sur le mot expérience, est improbable. En revanche, en construisant un plan incliné sur lequel il fait rouler des billes, il substitue à l’expérience directe du monde une expérimentation qui lui permet de mettre en relation des grandeurs qui mesurent des distances parcourues et des durées écoulées. Il établit une relation et fait abstraction des choses. Comme on peut le voir sur l’image ci-dessous, Galilée disposa, le long de son plan, des clochettes de telle sorte qu’elles sonnent à intervalles de temps régulier au passage d’une boule. Il put constater que, pour obtenir ce résultat, il fallait que les clochettes fussent plus espacées vers le bas et put conclure que les espaces parcourus l’étaient selon les carrés du temps. Il établit ainsi la loi du mouvement uniformément accéléré d’un corps en chute libre. Surtout, et c’est là qu’il innove, il intercale entre le sujet connaissant et le monde qui nous est donné et que nous expérimentons quotidiennement, un espace homogène dans lequel se construisent des relations géométriques qui représentent les corps physiques. Il rend possible une géométrisation de la physique [i][ii][1]; en fait, il crée la physique. Cette géométrisation instaure une séparation entre le sujet sentant et le monde objectivé, représenté par des relations, et met, du fait du caractère homogène de l’espace, fin à la vision d’un monde hiérarchisé. Cet espace est une innovation : le monde prégaliléen n’était pas homogène — il était hiérarchisé, comme nous l’avons vu, avec des lieux naturellement différents — le lieu était la manière de dire l’espace, chaque chose avait son lieu naturel propre[2].

Mais, revenons sur l’importance et le rôle des sociétés savantes, ces institutions scientifiques qui ont été des lieux de communications et d’échanges ouverts entre les hommes de sciences. Il faut insister sur l’importance du caractère public de leurs travaux, en rupture avec l’ésotérisme qui persista, par exemple, dans l’alchimie, discipline qui s’est marginalisée à mesure que les autres savoirs, notamment la chimie, affirmeront leur scientificité. C’est à travers elles qu’a pu se former ce que l’on appelle un « modèle standard » ou encore « paradigme » pour reprendre le mot de Thomas Samuel Kuhn (Structure des révolutions scientifiques, 1962). Un modèle standard cumule les connaissances acquises, vérifiées et reconnues et la méthode qui a permis de les acquérir et constituer.
Le premier modèle standard, dans l’histoire de la physique, fut la mécanique classique newtonienne, remplacée à l’orée du XXe siècle, par la mécanique quantique (Planck, 1900) et la théorie relativiste (Einstein, 1905, « l’année miraculeuse »). Depuis, on essaie d’unifier ces deux modèles pour produire une « théorie du tout ».
Quelles sont les caractéristiques d’un paradigme ?
- Il est fermé, dans le sens où pour y entrer, il faut être reconnu par ses pairs (ce que Pierre Boudieu appelle le « droit d’entrer »), prouver qu’on a acquis les connaissances accumulées par le modèle standard et qu’on peut incarner la méthode qu’il préconise.
- Il se donne ses propres normes, il est autonormé c’est lui qui prescrit la méthode de recherche et l’oriente en désignant aux scientifiques les problèmes qui restent à résoudre, les « énigmes », selon T. Kuhn. Prenons l’exemple de la mécanique classique à la fin du XIXe siècle, selon le physicien Lord Kelvin, il ne restait plus que deux problèmes (« deux nuages ») à résoudre (« à dissiper ») pour que la physique (newtonienne) soit achevée. Le premier nuage était celui de la « catastrophe ultraviolette » et le second, celui de l’expérience de Mickelson-Morley. Manque de chance pour lui, les deux problèmes furent bien résolus, mais au prix d’un changement de paradigme : la naissance de la physique quantique, avec Plank, pour la catastrophe ultraviolette et celle de la physique relativiste, avec Einstein, pour l’expérience de Michelson-Morley. Si l’on prend le modèle standard de la physique relativiste, la matière noire, une prédiction de la théorie relativiste, reste une l’énigme et si l’on se tourne vers la mécanique quantique, la gravitation quantique aiguillonne les chercheurs pour résoudre son énigme.
- Pour tenter de résoudre ces énigmes, le chercheur fait des prédictions à partir du corpus constitué de connaissances acquises. La prédictivité atteste la viabilité et la productivité d’un modèle. Ainsi, la physique relativiste fut confirmée dès 1909 quand Eddigton vérifia la prédiction faite par Einstein de la déviation de la course d’un rayon lumineux passant à proximité d’un astre, en l’occurrence le soleil. Il y a peu de place pour l’intuition là où règnent les déductions faites à partir des connaissances accumulées.
- Le chercheur se fait ensuite expérimentateur. Il conçoit des expérimentations (et non des expériences) pour valider les prédictions. L’expérimentation suppose, elle, à la différence de la théorisation, un sens pratique, des ajustements, des astuces… Je renvoie au compte rendu placé sur le site de l’ASLA que Robert Bouzerar et moi avons fait du livre d’Alain Aspect (si Einstein avait su, 2025) dans lequel l’auteur relate l’expérimentation qu’il a conçue et bâtie pour vérifier l’interprétation de l’intrication quantique comme interaction à distance, sans causalité locale, de deux particules après qu’elles ont été déparées, contre l’avis d’Eistein qui défendait un « réalisme local » et l’existence de « variables cachées ».
- L’expérimentation suppose que la réalité tranche en dernière instance, qu’on se soumette à l’« arbitrage du réel ». Une expérimentation n’a le dernier mot que si elle est « réplicable », c’est-à-dire reproductible par les autres scientifiques. La science en acte est ainsi l’œuvre d’un collectif, qui forme une communauté de scientifiques. Finie l’image héroïque du savant affrontant seul, parfois au risque de sa vie, son objet !
Cette description du paradigme implique plusieurs conséquences quant à la manière dont il faut penser la vérité.
- La première étant qu’il faut renoncer au réalisme naïf, c’est-à-dire en l’idée que le but et la fin (l’achèvement) de la science seraient de décrire la réalité telle qu’elle est en elle-même, la « réalité en soi ». La réalité scientifique, la vérité, est nécessairement relative à une théorie qui peut toujours être remise en question. L’expérimentation n’est prescriptive que dans le cadre et les termes d’une théorie. Et c’est bien pourquoi il n’y a pas d’expérience cruciale. L’objectivité, autre nom de la vérité, se résout ainsi dans l’accord de la communauté scientifique, dans un consensus, et non plus dans l’adéquation de la pensée et de l’objet (adequatio rei et intellectu). C’est dans l’intersubjectivité, réglée par des conventions collégialement admises et rendues publiques, que se construit la vérité (je cite G. Bachelard : dans une science, « rien n’est donné, tout est construit », La Formation de l’esprit scientifique).
- La deuxième conséquence : il n’y a pas de vérité absolue, définitive. Le savoir scientifique est faillible, une vérité établie peut toujours être remise en question (pour citer encore une fois G. Bachelard : « la science se forme en se réformant », op. cité). C’est même cette faillibilité, ou réfutabilité, qui signe la scientificité d’une discipline. Une science n’est telle que si elle est réfutable (« falsifiable » selon Karl Popper qui oppose le « falsificationnisme » au « vérificationnisme » : une science est vraie non pas parce qu’elle est vérifiée, mais tant qu’elle n’est pas réfutée [falsifiée] et l’expérimentation est une tentative pour tester sa résistance à la réfutation plus que pour la confirmer. C’est ce critère qui selon K. Popper distingue une science d’une croyance et d’une idéologie. Une croyance est une conviction subjective à laquelle la personne croyante s’identifie ; elle est infaillible et ne se réforme pas ou disparaît) ; une idéologie, ayant réponse à tout, est irréfutable., elle peut toujours proposer une alternative et échappe à la critique.
- La troisième conséquence est, en fait, une précision importante. Il ne faut surtout pas conclure que de la falsifiabilité des savoirs scientifiques découle un relativisme ou un scepticisme de la connaissance. L’indépendance d’un paradigme par rapport aux contraintes sociales et aux intérêts sociaux est la garantie de sa liberté. Mais la liberté n’est pas synonyme du droit de pouvoir tout dire. Si c’est l’absence de contraintes extérieures (hétéronomie) qui la définit, il ne faut pas la confondre avec le rejet de toute règle. Elle est synonyme d’autonomie, de la subordination à des règles que l’on se donne à soi-même, règles qui ne contraignent pas, mais obligent. Et pour être sûr que ces règles que l’on se donne ne soient pas le paravent d’intérêts particuliers, elles doivent être acceptables, recevables par tous, ce qui veut dire universelles. Dans le cas de la science, cette universalité est idéalement celle de tous les individus pensants, mais, en fait, elle est seulement produite, éprouvée et incarnée par la communauté scientifique qui se soumet à « La force non coercitive du meilleur argument » selon J. Habermas, De l’éthique de la discussion (1991) et au verdict de l’expérimentation, à l’arbitrage des faits.
La manière dont se nouent, dans un savoir scientifique, la liberté (grâce à l’autonomie du modèle standard) et la vérité (par l’expérimentation et le consensus) peut être ainsi clairement établie. La reconnaissance constitutionnelle de la liberté académique, qui se décline en liberté de la recherche (absence de pressions extérieures), liberté d’enseignement (la science se donne ses propres normes) et liberté de publication (la vérité est publique, puisqu’elle doit toujours se soumettre à la vérification et prendre le risque d’être invalidée par un tiers du fait de la faillibilité du savoir) ne fait que reprendre cette idée que la vérité implique la liberté en lui donnant la force d’une loi.
Pour confirmer ce qui vient d’être dit, on peut donner des contrexemples qui attestent que la mise en question de l’autonomie du savoir peut avoir des effets destructeurs pour la science et la recherche.
- L’affaire Lysenko. Agronome, Lysenko prétendait avoir trouver le moyen d’améliorer le rendement de l’agriculture soviétique, mal en point, en créant à volonté des variétés de blé très généreuses en grains, propriété acquise qu’il prétendait rendre héréditaire, ce qui contredisait la théorie standard qui décrivait les lois de l’hérédité. Avec le soutien de Staline, il réduisit au silence ses contradicteurs soviétiques et pour contrer ceux de l’extérieur, des idéologues bâtirent la fable d’une science prolétarienne, au service des intérêts du prolétariat, opposée à une « science bourgeoise » défendant les intérêts de la bourgeoisie. Une vérité prolétarienne contre une vérité bourgeoise, la science était ainsi le terrain privilégié d’une lutte des classes. L’affaire bloqua les recherches russes en biologie et se conclut en France par la démission fracassante de deux biologistes éminents et membre du PC, Marcel Prenant et Jacques Monod.
- Est-il utile d’ajouter la contestation de la climatologie par l’autoritarisme jouissif de Trump pour qui le dérèglement climatique est un « canulard » forgé par les Chinois pour dominer les États-Unis, cela pour la préservation d’intérêts placés dans les énergies fossiles.
Mais, une fois cela établi, une fois l’indépendance du savoir scientifique reconnue, se pose la question de la responsabilité du savant vis-à-vis de ses concitoyens.
N’a-t-il de comptes à rendre qu’à ses pairs ? Oui, quand il est question de questions purement scientifiques, mais il est aussi un citoyen comme les autres et doit pouvoir rendre compte des conséquences de ses travaux.
Si on met à part la curiosité intellectuelle qui peut conduire certains d’entre nous à se sentir concernés par la recherche physique actuelle en se tenant informés de ses découvertes, pour la plupart d’entre nous, nous n’avons accès à ces recherches que de manière très indirecte, par leurs résultats techniques : nos téléphones utilisent l’effet photoélectrique (théorisé par Einstein), nos ordinateurs fonctionnent grâce à des semiconducteurs, nos CRrom sont lus par des rayons laser, nos GPS tiennent compte des effets relativistes sur le temps pour fonctionner correctement.
C’est ainsi que s’ouvrent des débats sur les conséquences sociales et économiques des découvertes, l’exemple le plus fameux étant celui des manipulations génétiques rendues possibles après le séquençage du génome humain. Fallait-il demander un moratoire ou continuer les expérimentations au nom du progrès du savoir et d’un techno-optimisme ? De nos jours, la même question se pose pour l’IA. Pour trancher ces questions, ont été mis en place des comités d’éthique, des autorités indépendantes, transparentes, rassemblant des scientifiques, des représentants des institutions morales (religieuses et non religieuses), des citoyens. Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, souvent abrégé en Comité consultatif national d’éthique, créé à la suite de la naissance d’Amandine, le premier bébé français conçu par fécondation in vitro en 1982, a débattu de la question de savoir s’il fallait mettre un moratoire au séquençage du génome humain et aux manipulations génétiques qu’il rend possibles. C’est seulement par ce biais qu’un dialogue peut et doit être établi entre les scientifiques et le reste de la communauté politique. Les résultats doivent être rendus publics afin d’éclairer les politiques publiques (on connaît le sort de la Convention citoyenne sur le climat de 2019).
II LES SCIENCES SOCIALES
Comme les autres sciences, elles se donnent comme objectif l’établissement de la vérité, mais elles rencontrent plus de difficultés pour l’atteindre.
- Elles ne se sont pas encore constituées en science normale, avec un modèle standard qui affirmerait et garantirait leur autonomie, pour une raison évidente : elles se donnent des objets d’étude trop importants, qui intéressent tout le monde. Elles ont un intérêt trop manifeste, surtout pour les plus puissants. On peut dire à leur sujet qu’elles sont intéressantes, ce qui ne veut pas nécessairement dire intéressées. Si personne dans cette salle ne se sent concerné par les dernières théories proposées pour expliquer la réalité et la nature de la matière noire, il en va autrement quand on nous parle du taux de criminalité, de l’immigration, de la baisse de la natalité, des études de genre, des études postcoloniales, etc. En 1996, la commémoration du baptême de Clovis, un sujet pourtant éloigné des soucis quotidiens de beaucoup de Français, donna lieu à une polémique d’historiens, et au-delà, sur les origines, chrétiennes ou non, de la France.
- La référence au réel y est plus difficile, car le scientifique intervient ici dans le monde social qui est l’enjeu des conflits sociaux et ce qu’il dira, décrira, sera interprété comme une position et intégré dans le champ des luttes. Toute intervention et connaissance seront reçues comme partie prenante du monde décrit. D’autant plus que les résultats de ses recherches peuvent avoir des effets très sensibles, comme on l’a vu aux États-Unis lors des débats virulents qui éclatèrent après la publication en 1994 du livre The Bell Curvede Richard Herrnstein et Charles Murray qui concluait que les minorités noires ont des scores plus faibles que les Euro-Américains, ce qui eut des implications politiques et idéologiques importantes pour la poursuite des lois pour l’égalité des droits civiques, notamment pour les politiques appelées Affirmative action (« discrimination positive »). Notons que ce n’est pas un hasard si Trump, après Elon Musc, fait couramment allusion au faible QI de ses adversaires. Il y a, derrière ces invectives, une vision bioréductionniste avec des implications racistes[3].
- La grande proximité du sujet connaissant et de son objet aggrave la situation en rendant difficile, voire impossible l’expérimentation dans le sens qu’a ce mot dans les sciences de la nature. L’arbitrage du réel devient moins évident, problématique, ce qui ne veut pas dire que n’existent pas des méthodes d’objectivation — nous en parlerons plus tard. En histoire, l’idée même d’expérimenter est absurde, car elle supposerait la répétition de l’expérimentation. Or l’objet de la science historique a disparu. Il n’en reste plus que des traces à partir desquelles l’historien reconstruit son objet. Je renvoie au superbe livre de Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, 1973. Et même si elle était possible, la répétition de l’événement changerait les conditions, car à la différence de ceux qui l’ont vécu, les expérimentateurs connaissent la suite.
- Ajoutons que les sciences sociales ne sont pas formalisables au même titre que les sciences de la nature ; elles ne sont pas nomothétiques. Il reste une part d’indétermination. Ce qui n’est pas forcément regrettable, car c’est cette indétermination qui ménage une part au libre arbitre. Elles ne sont pas déterministes (cela dit pour couper court aux propos de Manuel Valls : expliquer, c’est pardonner).
- Enfin, pour conclure, les agents sociaux ne savent pas, croient savoir et ne veulent pas savoir : ils sont enfermés dans des convictions étroitement liées à leur position et à leur trajectoire sociale. Surtout, ils croient savoir, car ils ont des prénotions. Dans ces conditions, la conceptualisation et l’objectivation opérées par les sciences sociales dérangent ; elles remettent en question le bien-fondé et l’évidence de ces prénotions que les agents sociaux portent et auxquelles ils s’identifient.
Émile Dukheim, dans les Règles de la méthode sociologique, énonce clairement cette situation qui est celle des sciences sociales.
« L’homme ne peut pas vivre au milieu des choses sans s’en faire des idées d’après lesquelles il règle sa conduite. Seulement, parce que ces notions sont plus près de nous et plus à notre portée que les réalités auxquelles elles correspondent, nous tendons naturellement à les substituer à ces dernières et à en faire la matière même de nos spéculations. Au lieu d’observer les choses, de les décrire, de les comparer, nous nous contentons alors de prendre conscience de nos idées, de les analyser, de les combiner. Au lieu d’une science de réalités, nous ne faisons plus qu’une analyse idéologique. »
La leçon qu’il faut retenir de ce texte est la suivante : il ne faut pas prendre telles quelles les représentations que se font les agents sociaux de leur réalité sociale. Gérard Noiriel, dans son livre Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie (2021) donne un exemple éclairant sur ce sujet. William E. B. Du Bois (1868-1963) qui fut le premier Afro-Américain à atteindre à Harvard, le niveau du doctorat universitaire de sociologie fut sollicité par le président de l’université où il enseignait pour faire une étude sur le « problème noir ». Il mena une enquête serrée, reconnue encore de nos pour son sérieux, qui conclut qu’il n’existait pas de problème noir. Il contribua à dégonfler une idée préconçue. Il y a bien, reconnut-il, des problèmes avec et pour les Noirs, mais ils relèvent de questions sociales, pédagogiques, historiques et d’urbanisme. La couleur de la peau ne fait pas partie de l’éventail des explications.
On peut faire le parallèle avec « le problème de l’immigration », présenté comme une question existentielle. En fait, des spécialistes des phénomènes migratoires, comme le démographe et historien Hervé Lebras, le sociologue et anthropologue François Héran, la politologue et spécialiste de la question des migrations Catherine Wihtol de Wenden, le politologue, directeur de recherche au CNRS, Patrick Veil, ont montré, chiffres et documents à l’appui, que les migrations ont toujours existé, que la France est un pays d’immigration (Veil montre qu’un tiers des Français ont un étranger dans leur généalogie), que les chiffres souvent mis en avant par certains sont erronés, que l’intégration ne se fait pas si mal que ça, que le nombre de mariages mixtes est important (« un peu plus de quatre immigrés sur dix vivent avec un conjoint né en France et dans 90 % il s’agit d’une personne de la population majoritaire » et que surtout « 65 % des descendants d’immigrés vivent en couple avec des personnes de la population majoritaire », selon le HCI. Une information que l’on peut trouver sur le site du Musée de l’immigration). Qu’on le veuille ou non, la France est une société post-migratoire. Et pourtant, certains médias n’arrêtent pas d’agiter la question migratoire, présentée comme un défi politique existentiel qui se conclut par une opposition entre eux et nous, avec un double réflexe, identitaire et d’assignation identitaire, « Nous », les Occidentaux ou chrétiens, « Eux », les musulmans, et cela dans un contexte géopolitique sous tension. Par une inversion typique, les dominés deviennent les dominants dont il faudrait se protéger, bref des ennemis de l’intérieur. On connaît le thème du grand remplacement qui n’a pas besoin de preuve pour agir comme un est puissant levier émotionnel.
Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas des problèmes autour des phénomènes migratoires, mais on doit les poser de manière factuelle, dans les termes circonstanciés de la géopolitique (les migrations politiques, économiques, climatiques), de l’action publique nationale (les conditions d’accueil, les mesures pour faciliter l’intégration, les politiques d’urbanisme pour éviter la ghettoïsation), de la culture (le multiculturalisme, qui a des difficultés avec l’universalisme à la française), de l’emploi (les métiers sous tension, le vieillissement de la population). Des problèmes qui, s’ils sont bien documentés, posés à partir de faits avérés et non à partir du ressenti, souvent provoqué, peuvent être abordés en vue d’une solution. Certes, c’est bien plus complexe que le « grand remplacement » qui, dans sa grande simplicité, n’admet qu’une solution : l’expulsion ou la « remigration ». La prise en compte de cette complexité est une garantie contre le danger de penser faux. On en a un spectacle ahurissant aux États-Unis avec les agissements musclés de l’ lCE (Immigration and Customs Enforcement).
Il faut reprendre et poursuivre la lecture du texte de Durckeim pour signaler une dérive méthodologique.
Reprenons : « Au lieu d’une science de réalités, nous ne faisons plus qu’une analyse idéologique », puis poursuivons et soulignons : « Sans doute, cette analyse n’exclut pas nécessairement toute observation. On peut faire appel aux faits pour confirmer ces notions ou les conclusions qu’on en tire. Mais les faits n’interviennent alors que secondairement, à titre d’exemples ou de preuves confirmatoires ; ils ne sont pas l’objet de la science. Celle-ci va des idées aux choses, non des choses aux idées ».
On peut reconnaitre sous l’utilisation de faits qui confirment les idées préconçues, ce que l’historien Gérard Noiriel appelle la « faitdiversion » (dans l’op. cité), un mot-valise qu’il a forgé pour désigner le fait exceptionnel qui est mis en exergue, grossi, exploité pour donner satisfaction à l’opinion publique en confirmant ses prénotions, avec le dessein de la détourner de l’analyse des véritables faits. Alors que les chercheurs, en bons scientifiques, commencent par établir les faits (les statistiques, les enquêtes de terrain), pour seulement, dans un second temps, les généraliser d’une manière contrôlée (contrôlables par la mise à l’épreuve du réel et par des tiers), les idéologues prennent l’exception pour la règle, il la généralise d’une manière incontrôlée et en font un puissant levier émotionnel qui court-circuite la réflexion. Bachelard avait déjà dénoncé la généralisation incontrôlée comme un obstacle épistémologique dont il faut se prémunir, à côté de l’expérience première qu’elle tutoie (La Formation de l’esprit scientifique). Il suffit qu’un crime soit commis par un immigré pour qu’on généralise ce fait et que tous les immigrés soient présentés comme des êtres potentiellement dangereux.
Ces « faitdiversions » sont exploitées par ceux que Gérard Noiriel appelle les « professionnels de la parole publique » (op. cité) qui par leurs interventions contribuent à former une opinion publique en se présentant s comme des experts dans l’espace public. C’est comme cela que naissent et s’inscrivent dans les esprits des idées qui s’apparentent plus à des slogans qu’à des concepts, comme le fameux « grand remplacement », terme inventé par l’écrivain Renaud Camus. Ces professionnels de la parole publique sont dangereux, car ils influencent, fabriquent l’opinion publique qui est censée jouer un rôle dans nos démocraties.
Ce que j’ai voulu montrer, c’est l’importance des sciences sociales pour former une opinion publique éclairée sur l’établissement et l’acceptation des faits pour ce qu’ils sont véritablement et sur une éthique de la discussion ayant pour fin la production collective de la vérité. Une telle opinion publique est le socle de la vie démocratique. Quand la distinction entre les faits avérés, les « faitdiversions », voire les « faits alternatifs », disparaît, c’est notre rapport à la vérité et au réel qui est truqué ; apparaissent un brouillage des esprits et une confusion mentale telle que plus personne ne croit à rien ou que tout le monde est prêt à croire à n’importe quoi et, dans ce cas, c’est le plus rusé, le plus fort ou le plus manipulateur qui l’emporte. Nous en avons une expérience de laboratoire avec ce qui se passe aux États-Unis.
III. LES SCIENCES SOCIALES CONFORTÉES
Pour que les sciences sociales jouent le rôle qu’on est en droit d’attendre d’elles, il faut qu’elles surmontent les handicaps que nous avons signalés et qui expliquent pourquoi elles font l’objet de critiques, voire d’un déni de leur scientificité. Cela est à leur portée. Je m’appuierai, pour le montrer sur deux auteurs : Émile Durkheim et Pierre Bourdieu.
- Émile Durkheim,
- Il préconise de « considérer les faits sociaux comme des choses », ce qui permet de garantir l’indispensable séparation épistémique entre le sujet connaissant et de l’objet de la connaissance ;
- Il énonce le précepte suivant : « La cause déterminante d’un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents et non parmi les états de la conscience individuelle ». Il faut donc se méfier des représentations que se font les agents sociaux de leur situation ; elles ne sont pas une solution du problème, mais font partie du problème. Ce précepte implique aussi que le social s’explique par du social et non par du théologique (les messianismes) ou par du psychologique (les théories du complot) ou encore par du biologique (la race, que l’on voit subrepticement refaire surface avec les références au QI). Il ne faut pas prendre les idées préconçues, les représentations, que se font tous les agents sociaux, ce qui inclut, il ne faut pas l’oublier, les chercheurs eux-mêmes, pour des explications ;
- À défaut d’une formalisation mathématique, sur le modèle des sciences de la nature, on peut avoir recours à la méthode qu’il appelle des « variations concomitantes », qui introduit des comparaisons méthodiquement construites et raisonnées. Comparer des variables pour mettre en évidence des écarts, à condition qu’ils soient significatifs, des constantes, des évolutions dans le temps, tout en prenant garde de confondre une corrélation et une causalité.
- Pierre Bourdieu
- Dans la mesure où le sujet de la connaissance est impliqué dans son objet, Pierre Bourdieu préconise une pratique réflexive, qui doit fonctionner, dit-il, comme un réflexe pour le chercheur : « l’objectivation du sujet de l’objectivation » (La science des sciences. Réflexivité. 2001), soit une auto-socioanalyse réflexive. Il réactualise ce que G. Bachelard a appelé de ses vœux, une psychanalyse de la connaissance scientifique afin que le chercheur prenne conscience des « obstacles épistémologiques » qui encombrent son esprit. Dans le cas de sciences sociales, ces obstacles sont plus prégnants que dans les sciences de la nature qui n’en sont pas dépourvues.
- Le chercheur doit se prémunir contre la tentation de jouer les experts sur des questions sociales d’actualité. Le savant n’a pas la capacité, encore moins la légitimité de résoudre, du haut de sa chaire, tous les problèmes qui se posent et s’imposent à la société. En revanche, la connaissance des faits qu’il apporte peut éclairer et aider à la décision politique et sociale qui relève d’un choix collectif pris au bout d’un débat incluant idéalement tous les membres de la communauté concernée. L’humilité associée à la sûreté des connaissances est un atout.
- Enfin, les chercheurs peuvent tendre à se constituer en un collectif indépendant de la société, indépendance qui ne leur interdit pas d’assumer leurs responsabilités en tant que citoyens. Signalons que ce rôle a été efficacement joué dans les sciences sociales par des revues scientifiques prestigieuses. Pour s’en tenir au cas français, citons, entre autres, Les Histoire, Sciences sociales, revue fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre, Les Actes de la recherche en sciences sociales, revue qui rassemble la production d’un vaste réseau de chercheurs en sociologie, et de ses disciplines voisines, fondée en 1975 par Pierre Bourdieu.
[1] C’est Newton qui accomplira cette géométrisation de l’espace, à l’exclusion du temps qui reste dans la mécanique classique un paramètre non géométrisable. Il reviendra à Einstein de géométriser le temps et l’espace en faisant de ces deux dimensions un continuum : l’espace-temps et avec l’introduction d’une nouvelle géométrie, celle de Minkowski.
[2] Il serait intéressant de mettre en relation la nouvelle conception de l’espace inaugurée par Galilée avec l’invention de la perspective par les artistes du Quattrocento (Brunelleschi, Donatello, Ucello, Piero Della Francesca) qui ont rompu avec la vision médiévale d’un espace hétérogène, non unifié. Il est vrai qu’ils précédèrent Galilée, mais selon l’historien de l’art, Pierre Francastel, dans son livre Peinture et société, les révolutions scientifiques furent souvent précédées par des innovations artistiques.
[3] « Au cours de sa campagne, Donald Trump a multiplié les allusions ou les déclarations désinhibées sur ce thème. En octobre 2024, il assurait à propos de crimes prétendument commis par des exilés : “Ces meurtres, je pense que c’est dans leurs gènes.” Ces “vermines” étaient accusées d’“empoisonner le sang” américain. Quatre ans auparavant, Trump déclarait devant ses partisans, au cours d’un meeting à Bemidji (Minnesota) : “C’est en grande partie une question de gènes, n’est-ce pas ? Vous avez de bons gènes dans le Minnesota !” Des propos prononcés dans l’un des États où la communauté afro-américaine est le moins représentée, comme l’avaient noté plusieurs commentateurs. » Journal Le Monde, du 24 sept. 2025.
[i] [i]
